4 semaines de navigation en mer Adriatique. Remontée de la côte dalmate et de ses milliers d’îlots, de Dubrovnik à Venise. [Août 2020]
- Split / Trogir
- La Dalmatie
- île de Hvar / îles Pakleni
- île de Korčula
- île de Mljet
- Dubrovnik
- île de Lastovo
- île de Vis
- île de Brač
- La Croatie centrale
- Primosten
- Skradin et les chutes d’eau de la rivière Krka
- île de Kakan
- archipel des Kornati
- Dugi Otok (« grande île »)
- île d’Ist
- île de Rab
- île d’Unije
- L’Istrie
- Pula
- Rovinj
- Venise
Carnet de voyage










Le récit complet
Jour 1 – Split
En cette période peu propice au voyage, je passe à mon grand étonnement les contrôles aériens avec une facilité déconcertante. En sortant de l’aéroport de Split, le pied tout juste posé sur le sol croate, je ressens le souffle des Balkans. À leurs visages austères, à leurs manières âpres, les Croates m’évoquent davantage la Yougoslavie d’Emir Kusturica que l’Italie de Fellini. J’y reconnais cette manière slave qui me plaît tant.






Split est un trésor historique cerclé par les murailles de l’antique palais de Dioclétien. Les merveilles architecturales s’accumulent en tous sens, lorgnant tantôt du côté de Ravenne et Thessalonique, tantôt du côté de Venise.









Et je contemple pour la première fois l’Adriatique, depuis la côte (le plancher des vaches !). Cela m’arrivera rarement lors des quatre prochaines semaines.

Jour 2 – Trogir
Baignade matinale à Seget, petit village fortifié proche de la marina Baotic où se trouve amarré le voilier. Les Alpes dinariques autour de Split ressemblent à s’y méprendre aux montagnes du Péloponnèse que j’ai dévoré des yeux l’an dernier.
Le voilier sur lequel je m’apprête à naviguer pour la première fois de mon existence se nomme Sterenn II. C’est un voilier de 12 mètres, c’est-à-dire de taille moyenne : un Océanis 411 de chez Beneteau à la coque bleue marine (au centre sur la photo ci-dessous). Pour le moment je ne connais encore rien à la voile, mais ce bateau m’inspire confiance.

Depuis ce matin, l’équipage de la première quinzaine est au complet : Philippe, le skipper ; Hélène, sa compagne ; Véronique, une amie d’Hélène. Ces trois-là se sont rencontrés dans un club de voile, il y a une quinzaine d’années.
J’ai un avant-goût de l’équilibre précaire qui règne sur un voilier. En effet, les devoirs collectifs priment les désirs individuels, et les moments de partage le besoin de silence. Je sens que je vais devoir prendre sur moi car après une demi-journée, j’éprouve déjà l’envie de me retrouver seule !

Afin de regagner un peu d’espace et de tranquillité, je pars seule visiter Trogir. Je me perds dans son dédale de rues blanches, ses pavements étincelants et ses clochers de dentelle, sa loggia vénitienne et sa forteresse aux tours rondes. Comme cela m’apaise !






Jour 3 – Hvar / Pakleni
Nous quittons enfin la marina Baotic et mettons cap au sud. Ce matin, je réalise mes premières manœuvres et je tente d’intégrer le maximum d’informations. La voile est un monde à part entière, et son vocabulaire une véritable langue étrangère ! Bôme, drisse, écoute, haussière, gaffe, pare-bat’, winch… sans compter les incontournables bâbord et tribord ! De plus, j’apprends qu’à bord d’un voilier il est rigoureusement interdit, sous peine d’être maudit sur cent générations, de prononcer les trois mots suivants : « corde », « lapin » et « hollandais volant ». Sauf à disserter sur Wagner, il me semble simple d’éviter l’évocation du « hollandais volant ». En revanche, ne pas prononcer le mot « corde » sur un voilier tapissé de cordes me semble relever de l’exploit ! Pour contourner le mot tabou, les marins disent « bout » (prononcer [boute]).



En arrivant devant la ville de Hvar, nous faisons demi-tour car le port est plein à craquer. De plus, l’ambiance « Saint-Tropez » de cette petite ville médiévale ne nous convainc pas de rester.

Nous rebroussons chemin et trouvons finalement notre bonheur au charmant mouillage de Sveti Klement, la plus grande des îles Pakleni. Le nom de ce chapelet d’îles signifie en croate « îles Infernales ». Tout un programme !



Je trouve progressivement mon rythme au sein de l’équipage, en m’accordant des escapades en solo dès que cela est possible. Après la baignade et l’apéro (traditionnel !) consécutifs aux manœuvres d’amarrage, je pars randonner sur un petit sentier balisé.

Je fais un peu de hors sentier afin de grimper au sommet de l’île, offrant un panorama époustouflant sur l’ensemble de l’archipel. Fidèle à mes habitudes, je flâne et manque de me perdre au moment du coucher du soleil. Je ne sais pas encore qu’en Croatie, le soleil se couche une heure avant l’heure française. Et pour changer, j’ai oublié de prendre ma lampe torche ! J’aime jouer à me faire peur (sans grand risque toutefois).

Je m’habitue tranquillement à vivre sur un voilier. L’adaptation se fait très facilement et j’y prends goût. Quel bonheur de vivre ainsi au grand air, au plus près de soi et de la nature !
Jour 4 – Korčula
Départ à sept heures du matin pour une navigation de 35 milles (environ 55 km). Je hisse la grand voile pour la première fois de ma vie. C’est un peu idiot mais je ressens une grande fierté. Que la grand voile est majestueuse, dressée sur son mât !

Philippe me fait réviser tous les nœuds marins indispensables à connaître en milieu nautique : nœud de cabestan, nœud de chaise, nœud en huit, nœud de taquet, tour mort avec demi-clés, lovage de bout… Désormais je les réalise assez rapidement, mais j’hésite encore quelquefois : ce bout du « bout » passe-t-il au-dessus ou en-dessous de cette boucle ? Philippe me dit qu’en mer, c’est parfois une question de survie de savoir réaliser un nœud spécifique les mains dans le dos et les yeux fermés, en quelques secondes : lorsque la mer est grosse, que le creux des vagues est énorme, que le vent souffle en rafales et qu’il y a des grains (c’est-à-dire des orages)… Les manœuvres fondamentales de sécurité, et notamment l’amarrage, en dépendent !





Nous arrivons en milieu d’après-midi à notre mouillage du jour, tout près de l’île de Korčula, à savoir l’un des lieux les plus extraordinaires de Croatie : le monastère de Badija, avec son arrière-plan d’ifs sombres et de montagne aride sur laquelle souffle la bora, vent puissant de nord-est.

En visitant le monastère et ses environs, nous tombons nez-à-nez avec des biches en liberté. Puis nous prenons le taxi-bateau afin de nous rendre en ville. Effet jet-ski garanti ! Un grand moment de sensations fortes !



Korčula est une splendide ville médiévale dont chaque ruelle enchante le visiteur. Le sommet du clocher de l’église offre une vue panoramique sur les îles environnantes, y compris celles fermant le golfe qui mène en Bosnie. Le mélange de végétation luxuriante et de montagne dénudée, bordée d’une mer d’un bleu profond, les odeurs de pin parasol et d’iode, le chant de cigales, le clapotis de l’eau… un véritable envoûtement pour les sens !








Jour 5 – Mljet
Ce matin, il n’y a pas un souffle de vent : en langage marin, c’est ce qu’on appelle une « pétole ». Ayant envoyé le génois (la voile avant), nous coupons le moteur en espérant naviguer un peu à la voile, mais nous faisons rapidement du sur-place sur une mer d’huile. Quand je pense que par le passé, les voiliers n’avaient pas de moteur… Lorsqu’ils faisaient du sur-place, les marins attendaient que le vent se levât : quelques heures, quelques jours, voire plus. Heureusement, les voiliers modernes ont un moteur !
Les vents croates sont d’une ponctualité remarquable. La brise se lève à midi et souffle jusqu’en fin d’après-midi. Comme nous prenons la mer tôt le matin, nous n’avons que peu de vent. Espérons qu’il y en aura davantage par la suite ! Cela facilite mon apprentissage de certaines manœuvres quotidiennes : amarrer le bateau, envoyer et enrouler le génois, envoyer et affaler la grand voile. En revanche, je n’ai pas encore appris à virer de bord puisqu’il n’y a pas de vent. Et j’ai envie d’apprendre à barrer (tenir le gouvernail) !
Nous arrivons vers treize heures au joli mouillage de Polače, un petit village de l’île de Mljet situé dans une anse naturellement protégée par de petits îlots. Un palais romain (en ruines) ainsi que deux basiliques primitives (en ruines également) jouxtent le port.






Après le déjeuner, nous grimpons jusqu’au Montokuc, un sommet qui offre une vue spectaculaire à 360° sur le parc national de l’île de Mljet.

Puis je redescends seule faire le tour du lac d’eau salée dénommé Veliko Jezero (ou Grand lac : le croate étant assez proche du russe sur le plan lexical, je comprends certains mots à la lecture). Je contourne par le sud afin de voir de près le superbe monastère juché sur l’îlot Sveta Marija (Sainte Marie). Calme et silence.



Jour 6 – Dubrovnik
Aujourd’hui, j’ai décidé d’aller visiter Dubrovnik tandis que mes camarades préfèrent se reposer sur l’île de Mljet. Sans l’aide du voilier, aller de Polače à Dubrovnik est une véritable expédition. Il faut d’abord marcher pendant une heure et demie afin de se rendre à Pomena, charmant village situé à l’extrémité ouest de l’île de Mljet. C’est l’occasion pour moi de parcourir de nouveau le superbe sentier qui longe le lac Veliko Jezero, de toute beauté par ce soleil matinal.



De Pomena part ensuite un ferry qui réalise un aller-retour par jour pour Dubrovnik. Il faut préciser que je tiens énormément à visiter Dubrovnik : c’est un rêve d’enfant qui se réalise. Mon grand-père, qui a traversé l’Europe en side-car dans les années 1920, disait souvent que Dubrovnik, l’antique Raguse, était la plus belle ville qu’il ait vu de sa vie, à ses yeux « la plus belle ville du monde ». Je n’ai pas connu mon grand-père mais c’est l’une des choses que j’associe à son souvenir. Je m’en vais donc vérifier ses dires concernant « la Perle de l’Adriatique » !

Il y a peu de touristes dans les rues, en cette période très particulière. Plutôt que de faire le tour des murailles, itinéraire conseillé par tous les guides touristiques et donc très fréquenté (et cher !), je prends le temps de déambuler au hasard sans me fixer d’objectifs de visite. Les églises de la ville sont d’architecture baroque romaine, mais de décoration vénitienne. La cathédrale de Dubrovnik abrite une belle Assomption de Titien que je contemple longuement.






Je goûte l’atmosphère de cette ville qui, à l’image de Vérone, Padoue ou encore Ferrare, a su garder son âme et ne s’est pas transformée en ville-musée. En quittant les axes principaux et notamment le Stradun (rue principale), je découvre une ville tranquille qui semble vivre au rythme paisible de ses habitants. Ceux-ci discutent entre eux sur le seuil de leurs maisons ou dans les courettes. Au détour d’un escalier pittoresque, les cordes à linge et les pots de fleurs éclairent les ruelles pavées.




Je tombe littéralement sous le charme de Dubrovnik. Ses remparts étincelants de blancheur évoquent Venise. D’ailleurs, comment ne pas penser à Venise lorsqu’on visite Dubrovnik/Raguse ? Au XVème siècle, la république de Raguse, cité-État prospère vivant du commerce en Adriatique, faisait de l’ombre à Venise qui cherchait à en prendre le contrôle.

Je repars sans avoir fait le tour des remparts. Il paraît qu’en quittant un lieu visité, il faut toujours avoir un regret, afin d’y revenir un jour. Dubrovnik… ! je reviendrai !
Jour 7 – Lastovo
Cette journée éprouvante aura été la première journée de navigation « plutôt musclée » (dixit Hélène, 40 ans d’expérience en mer). Huit heures à louvoyer (naviguer en zigzag) pour coller à un vent qui tourne sans cesse : une route de 45 milles (72 km), au lieu des 25 milles (40 km) prévus à vol d’oiseau.
Début de journée plutôt tranquille, peu de vent. Philippe nous demande d’envoyer le spi (voile avant qui peut remplacer le génois lorsqu’on souhaite optimiser la surface de toile) mais Hélène et Véronique désapprouvent, car cela implique de parcourir beaucoup plus de distance. La suite leur donnera raison… mais sur un voilier, le skipper a toujours le dernier mot.

Vers treize heures, le vent se lève brutalement. En Méditerranée, c’est tout ou rien, mer d’huile ou grosses bourrasques. Trente minutes avant, pas un seul nuage : en Méditerranée, le ciel ne prévient pas. Nous passons notre temps à virer de bord pour remonter au vent. Le vent souffle de plus en plus fort et tourne sans arrêt. Nous manœuvrons en continu, et c’est à ce moment précis que Philippe me confie la barre pour la première fois !
Les esprits s’échauffent, la tension est palpable, chacun est affairé. Dans un moment pareil, être novice est un vrai handicap : j’attends docilement les instructions alors qu’il me faudrait être autonome. Lorsque la mer grossit, ce n’est plus le moment d’expliquer ce que chacun doit faire.



Nous entrons péniblement dans la baie de Lastovo par 40 nœuds (75 km/h) de vent. Le goulet est difficile à franchir, d’autant que nous n’avons pas affalé la grand voile assez tôt. En l’absence d’anneau sur la bouée, l’amarrage se fait au lasso. La seconde tentative est la bonne. Ouf !
Jour 8 – Vis
Après la dure journée de navigation d’hier et au vu du gros temps qui se profile, nous décidons de sauter une étape et de naviguer 45 milles (72 km) jusqu’à l’île de Vis. Nous prévoyons de naviguer au moteur car aujourd’hui la météo annonce une absence de vent. Nous ferons une longue escale à Vis et j’en profiterai pour faire de jolies randonnées, notamment l’ascension du mont Hum qui culmine à 580 mètres.

… Finalement, vers onze heures le vent se lève, doux et porteur, ce qui nous permet de naviguer à la voile sur l’ensemble du trajet ! Une navigation très agréable. Pour couronner le tout, des dauphins viennent nous rendre visite à l’heure du déjeuner ! Le groupe de dauphins poursuit un chalutier qui se trouve non loin de nous, et trois d’entre eux viennent nager sous la coque de Sterenn pendant quelques minutes. Ils sont si près de nous que nous pouvons presque les toucher !

Nous arrivons à Komiža en fin d’après-midi, après avoir contemplé des falaises trouées comme des gruyères. L’île de Vis regorge de trésors géologiques !



Jour 9 – Vis
Une magnifique journée de randonnée solo : traversée de l’île de Vis d’ouest en est et retour, en passant par le point culminant de l’île, le mont Hum (580 m). 10 heures de marche, 800 D+ / 800 D-.






Un très beau spot de pique-nique pour le déjeuner : la bergerie Sv. Andrija, qui sert de refuge aux randonneurs et surplombe la ville de Vis, à l’extrémité est de l’île.

S’ensuit une discussion « à la croate » avec le gardien qui surveille les départs de feu :
« – Comment c’est l’hiver, quand il n’y a pas de touristes ?
« – Parfait !
Un peu plus tard, le gardien :
« – Ne mangez pas ce raisin, il est artificiel.
« – Et qu’est-ce que je pourrais manger d’autre, à votre avis ?
« – Des choses naturelles !
Ce qui ne l’a pas empêché de me proposer une pinte de bière. Bref, un homme âpre et généreux, à l’image de la nature austère de ce pays, entre Balkans et Méditerranée !

Enfin, grand moment au sommet de Hum : des rafales de folie et un toboggan de nuages pour accompagner ma descente sur Komiža !



Jour 10 – Vis
Nuit agitée. Ambiance tempête et grosse houle. Le roulis permanent est vraiment usant, physiquement et moralement. On est loin de la carte postale !
La matinée est difficile. Chacun est recroquevillé sur lui-même et fixe l’horizon pour limiter son mal de mer. Certains dorment en continu pour compenser (et oublier !). J’écoute de la musique ou des podcasts, car c’est la seule chose que je puisse faire sans avoir la nausée. Le pire, c’est lorsque je descends dans le carré (salon) !
À midi, le vent tourne au sud et fait tanguer le bateau d’avant en arrière. Jusqu’à présent, le bateau se contentait de rouler… Nous n’en pouvons plus et décidons d’aller à terre pour le déjeuner. C’est avec un soupir de soulagement que nous quittons le voilier en annexe. Nous laissons l’annexe sur une place et gagnons le port de Komiža. Ça y est, le sol ne tangue plus, quel bonheur !

Après une pizza au port, nous nous baladons tranquillement et regardons, à tout hasard, du côté où le bateau est amarré.
… Plus rien ! Plus de bateau, plus de bouée ! Que s’est-il passé ? Pendant quelques minutes, les scénarios catastrophe s’échafaudent dans nos têtes.
Nous filons à la capitainerie du port pour nous renseigner. Derrière la jetée, nous apercevons un mât qui nous est familier. Mais oui ! C’est bien Sterenn !
Le capitaine de la jetée, un Croate imperturbable nommé Darko, nous explique qu’ayant vu le bateau dériver et risquant de s’échouer sur les rochers, il est intervenu in extremis et a littéralement sauvé Sterenn. Il n’était d’ailleurs pas contraint de le faire, car la bouée cassée à l’origine de cet incident appartient à un loueur privé, qui a manifestement mal entretenu son parc de bouées.
Nous remercions cent fois notre sauveur ; Philippe tente même de lui expliquer la signification de l’expression « nous vous devons une fière chandelle »… un grand moment de communication interculturelle ! (et de rire !)
Nous allons ensuite inspecter la quille du voilier, afin de nous assurer qu’il n’y ait pas de dégâts matériels. C’est bon, Sterenn va bien, tout est bien qui finit bien. Que d’émotions !
Les conditions météo restent déplorables pour le reste de la journée. Nous serrons les dents sous les rafales force 10 (90 à 100 km/h). Encore une nuit qui s’annonce difficile. Lorsque le bateau tangue, je fais de mauvais rêves. J’arrive à faire une nuit complète mais je me réveille très souvent. Et les hurlements du vent dans les drisses !
Jour 11 – Brač
Ce matin au réveil, le moral de l’équipage est un peu meilleur, mais la mésaventure de la veille a mis les nerfs d’Hélène à rude épreuve. De plus, Véronique est fatiguée et passe sa matinée à dormir. La voile est une grande école de l’humain !
Après un passage par la capitainerie, nous quittons enfin l’île de Vis vers onze heures. La météo reste difficile : nous louvoyons entre deux grains (orages). Les éclairs à l’horizon, devant et derrière nous, sont très impressionnants. Je m’amuse bien à l’avant du bateau : le creux des vagues fait ressentir des sensations plus fortes que les montagnes russes !

Je barre pour la deuxième fois, au près. Nous filons à bonne vitesse (7,5 nœuds) et le voilier me semble glisser sur l’eau à toute allure. J’ai un peu peur car le bateau gîte (penche) très fortement à bâbord. J’ai beau savoir que c’est la position naturelle du voilier à bonne vitesse, c’est très spectaculaire ! À la barre, je me sens responsable du bateau : cela m’impressionne et me plaît tout à la fois !

L’arrivée à Brač est de toute beauté. Un goulet formé par l’île de Solta à bâbord, l’île de Brač à tribord et les Alpes dinariques à l’arrière-plan. Superbe ! En raison de l’état de fatigue de l’équipage et d’une météo encore instable, nous décidons de mouiller quelques jours à Bobovišća, sur l’île de Brač.
Jour 12 – Brač
Aujourd’hui, c’est farniente ! Nous profitons de la jolie calanque de Bobovišća et partons nous balader vers le charmant port médiéval de Milna. Quel plaisir de se la couler douce, après toutes ces épreuves !





Jour 13 – Brač
Une sublime journée de randonnée solo : le tour de l’ouest de l’île de Brač, 9 heures de marche, dénivelé faible. Juste ce qu’il me fallait pour me redonner la pêche !

Je chemine toute la journée entre les oliviers : au sud, les criques de Brač et de l’île de Solta ; au nord, une vue époustouflante sur toute la chaîne des Alpes dinariques et… Split, déjà !












En fin de parcours, je traverse le magnifique village perché de Ložišća, aux allures de village corse. Une journée parfaite !

Jour 14 & 15 – Trogir
Nous quittons l’île de Brač. Ce n’est qu’un au revoir, Bobovišća !

Retour tranquille à la marina Baotic après une courte navigation longeant la baie de Split.

Arrivée des deux nouveaux équipiers : Laurent et Anne-Marie, un couple ayant l’habitude de naviguer. Départ concomitant de Véronique : cela m’attriste car je l’apprécie beaucoup. Une dernière nuit de discussion métaphysique sous les étoiles me fait réaliser tout ce que nous avons partagé à deux. Merci pour tout Véronique !
Visite, une nouvelle fois, de Trogir que j’aime décidément beaucoup.
Préparatifs de la nouvelle quinzaine de navigation : ménage (nettoyage du voilier de fond en comble), avitaillement (courses), ravitaillement en eau, en électricité et en gasoil. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus passionnant, mais c’est indispensable pour pouvoir pleinement profiter de la quinzaine à venir.
Jour 16 – Primošten
Aujourd’hui, nous quittons la baie de Trogir au moteur. Les deux nouveaux équipiers s’y connaissent bien en matière de voile et rendent les manœuvres agréables. De plus, ils ont beaucoup voyagé et c’est un vrai plaisir de les écouter raconter leur vie passée en Guadeloupe, la transpacifique à la voile de leur fille… (là, je suis toute ouïe !)
Du point de vue des paysages, le littoral et les îles de la Croatie centrale sont très différents des îles de la Dalmatie : moins boisés, plus rocheux, parfois lunaires.

Nous mouillons au large de Primošten, petit port de la côte, afin de nous baigner dans un paysage de carte postale. Puis nous rejoignons le port de Primošten afin de profiter d’une charmante escale.
Jour 17 – Skradin
Il s’agit aujourd’hui d’une étape en rivière : nous quittons l’Adriatique et franchissons l’estuaire de la Krka avec, en ligne de mire, les chutes d’eau spectaculaires qui se situent en amont de la rivière, aux environs de Skradin.

L’entrée de l’estuaire est spectaculaire : une immense forteresse d’époque indéterminée garde l’entrée. Puis nous progressons dans le chenal et passons devant la ville de Sibenik.

La navigation en rivière est plutôt compliquée sur un voilier, car les vents tournent régulièrement. Des courants contraires provenant des deux rives s’engouffrent dans le chenal, ce qui génère des tourbillons. Arrivés à hauteur de Sibenik, nous commençons à tirer régulièrement des bords, mais le génois refuse et vient constamment se plaquer contre l’étai. Par ailleurs, nous franchissons deux ponts de 50 mètres de hauteur. Même si notre mât ne mesure que 15 mètres, nous tremblons à l’idée que le mât accroche le pont !






Skradin est un village chargé d’histoire, dont l’un des premiers rois de Croatie était originaire. La région de Skradin est truffée de châteaux forts. Je fais une jolie randonnée sur les hauteurs de la rivière Krka, jusqu’au plateau de Žurića brdo.

Jour 18 – Kakan
Tandis que les autres équipiers attendent la navette fluviale, je me rends à pied aux chutes d’eau de Skradinski Buk, célèbre carte postale croate. Ces chutes d’eau spectaculaires sont les plus grandes chutes karstiques d’Europe.

Les chutes d’eau sont effectivement somptueuses, bien que le tourisme de masse ait fait du dégât : adieu l’atmosphère paisible et bucolique, place aux boutiques de crêpes, fast-foods, souvenirs et autres divertissements. Et surtout, tout le monde tombe le T-shirt et se met en maillot de bain pour patauger dans le bassin d’arrivée des chutes d’eau… Heureusement, nous sommes arrivés à la première heure et avons pu profiter des chutes sans la présence des baigneurs.

Nous regagnons la marina de Skradin et partons pour Kakan, petite île déserte aux portes de l’archipel des Kornati. Nous faisons donc la route inverse de celle d’hier et sortons de l’estuaire de la Krka. Nous arrivons rapidement dans des contrés plus sauvages : la vue est superbe et la navigation très agréable, à la faveur d’un vent clément. Nous tirons des bords dans la bonne humeur.

À Kakan, je réalise mon baptême de snorkelling : j’adore nager parmi les poissons et regarder se mouvoir imperceptiblement les éponges et les oursins !
Un petit incident vient presque ternir la fin d’après-midi : en ouvrant le frigo (dans un voilier, le frigo est un coffre qui s’ouvre à la verticale), la charnière me reste entre les mains. Impossible de refermer la porte du frigo ! Je suis extrêmement gênée, je ne sais plus où me mettre. Tout le monde s’active et bricole. Les deux bricoleurs de l’équipage finissent par installer une charnière de fortune. Il paraît que lors d’une croisière, ce genre de contrariété se produit toujours, au moins une fois : panne, casse, problème de santé d’un équipier…

Nous allons dîner dans un restaurant branché nommé « Babalu », aux allures de paillotte, qui se trouve sur l’île déserte. La soirée s’achève en tête-à-tête avec le ciel : de nombreuses étoiles filantes traversent le ciel d’août.
Jour 19 – Kornati
Quelle journée parfaite ! Si tous les jours de ma vie pouvaient se dérouler ainsi !



Une navigation idéale : nous avons la chance de remonter l’archipel des Kornati intégralement à la voile, ce qui est (d’après le skipper) extrêmement rare ! Je suis à la barre dans un goulet paradisiaque en face d’une forteresse, tandis que les autres équipiers sont à la manœuvre lors des virements de bord. Je crie : « Parés à virer ? » et les équipiers répondent : « Parés ! » Et moi d’enchaîner : « Je vire ! ». Puis je fais tourner le gouvernail, et je sens sous mes doigts le voilier tourner à angle droit. Le génois bascule de tribord à bâbord, le vent s’engouffre et gonfle amplement la voile. En quelques secondes, tout est accompli : le bateau de 8 tonnes a changé de route.

C’est la plus belle navigation de toute ma traversée de l’Adriatique. Je suis fascinée par les formations géologiques des Kornati : mes yeux voient de grandes dunes désertiques comme il en existe en Jordanie… mais posées sur l’eau, le tout dans des teintes crème et bleu pastel ! Mais aussi des falaises à couper le souffle !

La nuit, j’observe les étoiles : le ciel est parfaitement dégagé, la seule pollution lumineuse provient des feux de mâts voisins, et j’ai une vue à 360° car aucune montagne ne camoufle l’horizon. Je mémorise de plus en plus de constellations secondaires que je ne savais pas identifier : Persée, Céphée, Andromède et Pégase, le Bouvier… Et surtout, j’apprends à relier les quatre points cardinaux aux constellations : l’étoile Polaire au nord, le Sagittaire au sud, le Bouvier à l’ouest et Pégase à l’est. Très utile pour s’orienter de nuit !
Jour 20 – Dugi Otok / Ist
Je ne sais pourquoi aujourd’hui, malgré un vent porteur, je me sens distraite. Ce n’est pas que le paysage soit laid, bien au contraire. Je ressens le contrecoup de la journée d’hier : je suis lasse des paysages d’îles boisées au relief arrondi, sans point remarquable à observer. Surtout après l’île Kornat (île principale de l’archipel des Kornati) qui m’a laissée toute éblouie ! Alors je regarde distraitement le paysage en écoutant de la musique. Mais on ne peut pas bien faire deux choses à la fois : en effet, regarder de tous ses yeux est une occupation à plein temps ! Par conséquent, je ne regarde pas vraiment. Mon esprit est ailleurs. Bon, après vingt jours de contemplation intensive, c’est un peu logique… je peux bien m’accorder une petite pause.

La journée de navigation se déroule tranquillement : le matin, nous envoyons le spi ; à midi, nous affalons le spi et le vent nous aide (dans ce cas, on dit que le vent « adonne »), à tel point que nous n’avons même pas besoin de tirer des bords.

Joli mouillage au large de l’île d’Ist. Belles séances de snorkelling puis d’astronomie. Certaines constellations sont trop basses dans le ciel pour que je puisse les observer, mais j’aperçois distinctement le Scorpion et le Serpent. Le ciel nous raconte tant d’histoires !
Jour 21 – Rab
Encore une très belle journée de navigation : la quatrième journée d’affilée avec un vent porteur, ce qui est très rare en août dans ce sens de circulation. Une mer un peu agitée, de la houle… juste ce qu’il faut d’action ! Un paysage de classe exceptionnelle : l’île de Pag au premier plan et les montagnes du Velebit en arrière-plan. Barrer ici est un régal ! Mais faire la cuisine lorsque le bateau gite… un peu moins !

L’arrivée sur Rab est de toute beauté : les quatre clochers en enfilade, les murailles, les palmiers, les montagnes.

Nous nous amarrons au port et profitons pour le reste de la journée du cadre enchanteur de la ville médiévale de Rab.






Jour 22 – Unije
Une journée très tranquille, au moteur sur une mer d’huile. Un joli point de vue au niveau du goulet de Mali Losinj, comportant de beaux mouillages.


Une arrivée dans la calanque sereine de l’est de l’île d’Unije. Une séance de snorkelling dédiée aux méduses « œuf au plat » qui vivent en Méditerranée, et plus particulièrement en Adriatique.

Une très belle balade surplombe l’île jusqu’au très charmant village d’Unije, dans l’ouest de l’île. Ce coin est bien préservé du tourisme de masse, avec des allures d’Angleterre : peu de relief, des prairies paisibles, un clocher tout simple. La lumière dorée de mon heure préférée baigne le tout d’une douce bienveillance.


Jour 23 & 24 – Pula
Les jours de navigation se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd’hui, la navigation est un peu dure en raison de la forte houle et du mal de mer qui s’ensuit nécessairement. Je fixe constamment l’horizon, puis pars me reposer dans ma cabine en position allongée. Nous voici arrivés en Istrie !
Pula est une ville attachante et pleine de surprises : à l’image de Thessalonique, ses ruines romaines extraordinairement bien préservées se fondent dans le décor urbain. Avec ce petit côté délabré que j’aime beaucoup : friches, tags, bâtiments communistes en ruines, port industriel…







Mais aussi des immeubles coquets à l’allure vénitienne et même un « campo » à l’italienne, comportant un palais municipal d’inspiration Renaissance à côté d’un temple antique, le Temple d’Auguste.



Où suis-je ? En Italie ou dans les Balkans ? La frontière est floue… Quoi qu’il en soit, je poserais volontiers mon sac à dos ici pour quelques mois !

Jour 25 – Rovinj
Après avoir passé deux jours à Pula pour cause de pluie et d’orage, nous partons de bon matin pour une courte navigation au moteur. La côte d’Istrie est magnifique, l’arrière-pays aux villages perchés rappelle la Toscane, les îles sont très boisées. Cela me donne envie de revenir plus tard faire un road-trip dans la région !

Rovinj est une charmante ville médiévale juchée sur son promontoire rocheux. L’Italie est tout proche : ça y est, nous ne sommes plus tout à fait en Croatie ! Les couleurs chatoyantes des façades et les panneaux de rues rédigés en croate et en italien nous rappellent qu’il y a seulement un siècle, Rovinj était italienne.





Je suis moins émue par Rovinj « ville-musée » que par Pula « la vivante ». Cependant, quelle belle escale !

Jour 26 – Venise
Cinq heures du matin : tout le monde sur le pont prêt à appareiller ! Mais le douanier n’est pas de cet avis : il vient d’éteindre son ordinateur, il faudra donc attendre la relève.

Sept heures du matin, enfin les formalités douanières sont accomplies, nous pouvons traverser.
Pas un souffle de vent aujourd’hui : nous traversons l’Adriatique, de Pula à Venise, entièrement au moteur. Quelquefois, nous croisons de grosses branches qui flottent au large. Des méduses, des goélands et quelques dauphins, mais nous n’avons pas la chance d’apercevoir de baleine : un avant-goût de ce qui m’attend, lorsque je m’embarquerai pour une transatlantique !

Ça y est, Venise est à l’horizon. Les campaniles et les arbres semblent flotter en pointillés sur la mer. Nous arrivons à la marina vénitienne de la Certosa en fin de journée. C’est la fin de cette navigation, mais le début d’un vif intérêt pour la voile !



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