La Bretagne à pied (4) : de Morlaix à Brest

15 jours de randonnée itinérante sur le sentier des Douaniers (GR34) : 360 km à deux, puis en solo, à la belle étoile et en autonomie. À la découverte du Haut-Léon, des Abers et de l’Iroise, de Morlaix à Brest (Finistère). [Mai 2022]

Mes coups de cœur

  • Baie de Morlaix
  • Saint-Pol de Léon
  • Roscoff
  • Île de Batz
  • Plage de Theven (Santec)
  • An Amied, Plage des Amiets (Cléder)
  • Dunes de Ker Emma
  • Pointe de Beg Pol (Brignogan-Plages)
  • Pointe de Dibennou (Guissény)
  • Plage du Vougo (Guissény)
  • Île Wrach
  • Pont de Paluden (Aber Wrach)
  • Corn ar Gazel (Saint-Pabu)
  • Portsall
  • Porspoder
  • Lanildut et l’Aber Ildut
  • Pors Tévigné
  • Pointe de Corsen / Anse de Porsmoguer
  • Plage des Blancs Sablons (Le Conquet)
  • Pointe Saint-Mathieu / Fort de Berthaume
  • Goulet de Brest (Trégana / plage de Sainte-Anne)

En pratique

  • Élément le plus notable de la quinzaine : météo exceptionnelle pour un mois de mai en Finistère Nord. Ciel bleu en permanence, luminosité intense, quasiment pas de pluie (ce qui n’empêche pas l’humidité). Pouvoir dormir à la belle étoile chaque nuit, dans cette région et surtout en cette saison, c’est totalement inespéré !
  • Possibilités de ravitaillement : Roscoff, Plouescat, Brignogan-Plages, Guissény, L’Aber Wrach, Saint-Pabu, Portsall, Porspoder, Lanildut, Le Conquet.
  • Restaurants : la côte comporte quelques restaurants, mais attention aux horaires d’ouverture (voire de fermeture) le midi. Il est fortement recommandé de réserver, car les restaurants étant peu nombreux, ils sont pris d’assaut par les locaux.
  • Sections au relief abrupt : de la Pointe de Corsen jusqu’à l’arrivée à Brest (à savoir les deux dernières étapes). L’une des sections les plus sportives et les plus belles de tout le GR34. Les brestois ont de la chance !
  • Qualité du terrain : sable (plages et dunes), rochers et terre. Le balisage est clair, non ambigu. En ce début du mois de mai, les sentiers sont bien entretenus.
  • Conseils : utiliser l’application Iphigénie, équivalente aux cartes IGN Top 25 et bien plus pratique sur le terrain. Pas de problème majeur de ravitaillement en eau.

Le récit complet

Étape 1 – Morlaix / Carantec – 20 km

Un an après les portions Saint-Brieuc / Morlaix et Concarneau / Auray du GR34, nous voici de retour à Morlaix. En mai, les journées sont plus longues, ce qui est un avantage lorsqu’on randonne. Notre défi sur le GR34 cette année est de tester l’itinérance sans réservation de logement et principalement en bivouac (tente et belle étoile).

À 13h, nous arrivons en gare de Morlaix et retrouvons intacts le viaduc, le centre-ville et le port de Morlaix, en éprouvant l’étrange sensation que c’était réellement hier.

Un monsieur du coin (le régional de l’étape !) nous aborde avec bonhomie et nous vante les beautés de sa région. Nul besoin de nous en convaincre !

La rade de Morlaix est un enchantement : calme, douceur et mystère. L’année dernière, nous étions juste en face, dans le port du Dourduff.

L’arrivée en baie de Morlaix est spectaculaire : un chapelet de rochers sublimé par la main de l’homme semble accueillir les marins dans la rade. Dans quel autre pays peut-on voir une telle osmose ? Quelle chance inouïe nous avons, nous les Français… Tâchons de nous en souvenir !

Ah, cet instinct du beau qui poussait nos ancêtres à construire des châteaux sur des îlots…

En arrivant à Carantec, nous téléphonons au camping Les Mouettes qui nous dit, plutôt sèchement, qu’ils n’acceptent les tentes que pour trois nuits minimum (malgré le fait que le camping soit mentionné dans le topo-guide du GR34). Bonjour l’hospitalité !

Nous nous rabattons donc sur l’hôtel de la baie de Morlaix qui se révèle être un excellent choix. Nous finissons cette première journée en beauté, au restaurant de la plage « Chez Gaby – Les retrouvailles », à la carte mi-bretonne mi-antillaise. Une invitation au voyage ! Le village de Carantec est très charmant et accueillant.

Étape 2 – Carantec / Roscoff – 25 km

Enchantés de notre première halte, nous repartons de Carantec. Ce matin, le ciel est très couvert, ce qui donne à la mer une magnifique teinte vert sombre. Par tous les temps, le littoral breton est sublime !

L’île Callot est une petite merveille. Que d’éminences rocheuses et de presqu’îles sur cette portion du littoral !

En nous enfonçant dans l’estuaire de la Penzé, le ciel est de plus en plus lourd. Nous éprouvons une lassitude passagère : sur le pont de la Corde, l’atmosphère est morne.

Afin de rompre cette impression de monotonie, nous décidons de couper court et de nous diriger par la route vers Saint-Pol de Léon. Cette option se révèle payante : en dépit du ciel gris, les méandres de la route et les trois clochers de Saint-Pol insufflent à la campagne bretonne la magie d’un paysage hollandais.

Pour les amoureux d’architecture, Saint-Pol de Léon est une halte merveilleuse : ancienne cité épiscopale, ville d’art et d’histoire, elle peut s’enorgueillir de deux ouvrages majeurs de l’art religieux breton : la chapelle du Kreisker (qui par le passé a ébloui Vauban !) et la basilique Saint-Pol.

En quittant Saint-Pol, nous admirons le panorama du Calvaire et descendons vers la plage.

Ici débute l’incroyable et immense littoral de sable fin dont les habitants du Haut-Léon gardent jalousement le secret.

Nous arrivons à Roscoff avant la nuit et nous nous laissons envoûter par ses ruelles de pierre, son petit port, sa jetée et son phare. Un Saint-Malo en miniature, plus authentique et largement confidentiel.

En 1548, Mary Stuart a débarqué à Roscoff pour épouser le roi de France auquel elle était promise ; en son honneur, nous dînons à la crêperie « Marie Stuart », dont nous recommandons au passage les crêpes particulièrement savoureuses !

Étape 3 – Roscoff / Île de Batz / Plage de Theven (Santec) – 10 km

Le matin, nous laissons les sacs à l’hôtel et prenons la navette qui relie Roscoff à l’île de Batz. Au programme : tour de l’île de Batz à vélo. Cela nous changera de la marche !

L’île de Batz possède un microclimat très doux, la végétation y est luxuriante. L’île a su préserver son caractère authentique, austère et « ilien », d’un charme tranquille. Cela me rappelle la douceur des îles de Hoedic et Houat dans le Morbihan.

De retour à Roscoff, nous nous ravitaillons et nous apprêtons à quitter la civilisation. D’après la carte, la suite du parcours va être de plus en plus sauvage. Cela va aller crescendo !

Nous décidons d’initier notre série de bivouacs sur une petite langue de sable de la superbe plage de Theven. Un chapelet de rochers, caractéristique du Finistère Nord, constelle notre horizon dans l’attente de la nuit. Quel bivouac enchanteur !

Étape 4 – Plage de Theven (Santec) / Roguennic (Cléder) – 25 km

L’immense plage du Dossen est un joyau de sable fin qui resplendit en ce premier jour de vrai beau temps. Véliplanchistes, surfeurs et marcheurs s’en donnent à cœur joie. Les dunes font le bonheur des enfants !

À notre grande surprise, les deux estuaires encerclant la presqu’île de Kerbrat sont déserts. Nous nous laissons bercer par les couleurs pastels et l’atmosphère suspendue, comme hors du temps.

À Moguériec, tous les restaurants sont fermés et il n’y a ni épicerie ni boulangerie dans le bourg. Nous commençons à nous résigner lorsque nous croisons inopinément un bar américain de style « Route 66 ». Merci aux bikers et à leur légendaire hospitalité !

Nous poursuivons notre chemin entre les eaux turquoises, d’une plage de sable fin à l’autre, jusqu’au camping de Roguennic qui surplombe l’immense plage des Amiets, longue de plusieurs kilomètres. La langue de sable An Amied évoque une carte postale des Maldives ou des Seychelles !

Lorsque nous essayons de monter la tente, l’arceau se brise. Impossible de l’utiliser désormais. Nous bricolons un montage « de fortune » en mode tarp, à l’aide du double toit de la tente, de la haie d’aubépine et de ce qui nous tombe sous la main. Cela semble tenir mais menace de s’effondrer à la moindre rafale.

En désespoir de cause, nous arpentons le camping désert et apercevons une cabane semi ouverte, aménagée en douches extérieures. Manifestement, les douches n’ont pas servi depuis l’été dernier et les planches de la cabane sont saines. Nous nous empressons de démonter notre tarp de fortune et prenons nos quartiers à la belle étoile. En randonnée itinérante, la créativité est reine !

Étape 5 – Roguennic (Cléder) / Plouescat / Dunes de Ker Emma – 25 km

L’aube est splendide ce matin. Il est prévu grand beau toute la journée.

Nous avons passé une excellente nuit dans notre cabanon improvisé. Nous profitons des installations du bloc sanitaire pour faire le peu de lessive et de vaisselle nécessaire en itinérance.

Nous prenons notre temps pour parcourir les kilomètres de l’infinie plage des Amiets. Nous nous arrêtons souvent afin de contempler à l’envi. C’est tellement merveilleux !

Ciel bleu, eaux turquoises et plages de sable fin sont véritablement la norme en ce merveilleux pays léonard (Haut-Léon) entre Roscoff et Brignogan-Plages.

L’arrivée à Porz Guen marque l’entrée dans une importante zone de dunes. Nous faisons un détour de trois kilomètres dans les terres, pour nous ravitailler dans le magnifique bourg de Plouescat : église gothique au clocher léonard et splendide halle médiévale.

Puis nous regagnons le littoral et entrons dans la vaste zone vierge des dunes de Ker Emma. Nous nous rendons au camping de Odé Vraz où nous sympathisons rapidement avec les gérants, qui nous narrent toutes sortes d’anecdotes savoureuses concernant la région. Cette nuit, nous dormons dans une cabane en bois conçue pour les randonneurs… une vraie cabane fermée, cette fois-ci !

Étape 6 – Dunes de Ker Emma / Brignogan-Plages – 25 km

Nous quittons tardivement le camping où nous avons plaisir à nous attarder, tant la compagnie des gérants est sympathique. Vers 11h, nous partons et admirons les inspirantes dunes de Ker Emma, le long de la plage du même nom.

Puis entre sable et marais, nous nous enfonçons dans la baie de Goulven. Cette zone protégée, riche en biodiversité, unique et inattendue, est une parenthèse reposante qui nous éloigne des eaux turquoises : silencieuse, vierge, mystérieuse.

Après avoir vu défiler le peloton d’une célèbre course cycliste bretonne, nous retrouvons les plages de sable fin et marchons jusqu’à la charmante carte postale de Brignogan-Plages.

Étape 7 – Brignogan-Plages / Pointe de Dibennou (Guissény) – 25 km

Ce matin, mauvaise nouvelle : Christian est contraint d’arrêter la randonnée, à cause de brûlures au visage liées à l’intense réverbération du soleil sur le sable blanc. Il est vrai que la météo est tout bonnement hallucinante, en ce mois de mai dans le Finistère Nord. Et c’est parti pour durer ! Nous n’avions absolument pas anticipé cet ensoleillement. Je reprends donc la route, seule.

La randonnée en solo : le rythme naturel s’impose imperceptiblement. La cadence du moi. L’allure de la marche, la longueur des pauses : le temps élastique.

Mon allure se cale sur le rythme des flots. Mes pauses se fondent dans les heures du jour. Ma contemplation suit le cours du soleil. La carte postale s’intériorise et devient un reflet de ma géographie intérieure. Je suis au monde, pleinement et véritablement. La voilà, l’éternité.

Un phare repose sur des rochers. Des barques luisent sur les eaux turquoises. Je me gorge de ce paysage, je m’en abreuve comme à une source vive. Je voudrais avaler cette vision, la posséder, la faire mienne. Mais elle ne m’appartient pas, et ma mémoire est défaillante. Je voudrais graver cette vision en mon cœur, chaque forme, chaque couleur, mais je finirai par oublier : les contours s’estomperont. Alors je partirai à la recherche d’un nouveau paysage, d’une nouvelle vision. Et ma quête n’aura pas de fin.

L’itinérance est le moyen privilégié de rejouer perpétuellement le drame merveilleux de l’existence humaine. Lorsque je randonne, je traverse des paysages que je ne possède pas. Je n’ai de contrôle sur rien, pas même moi. Je suis à la merci des éléments et des évènements. La randonnée est l’incarnation même de l’éphémère et du perpétuel changement.

Je définis avant tout mon existence comme éphémère. Quelle joie de vivre selon les principes mêmes de toute existence : éphémère, fragile et miraculeuse.

Une journée merveilleuse s’achève : du beau en permanence, le soleil, les eaux turquoises, la paix intérieure. Je vais quitter les plages de sable blanc et rejoindre les Abers.

Après un ravitaillement conséquent au bourg de Guissény, je rejoins le corps de garde où j’envisageais initialement de bivouaquer. Mais une dizaine de personnes sont en train d’y faire un barbecue. En me voyant arriver, ils me disent : « Voilà une vraie marcheuse, ça se voit tout de suite. Vous avez vraiment de quoi dormir dans votre petit sac à dos ? »

Finalement, j’avance encore un peu et m’offre un magnifique bivouac sur la pointe de Dibennou, avec vue sur la mer à 180°.

Quelle joie de dormir inopinément à la belle, alors que je pensais dormir en tente pendant ce voyage ! Je finis par me dire que j’aime encore plus la belle étoile que le tarp…

Étape 8 – Pointe de Dibennou (Guissény) / Île Wrach – 30 km

Ce matin, je me réveille dans la brume de mer qui rend le paysage aperçu la veille très onirique, magique, féerique.

Dans cette même atmosphère recueillie et mystérieuse, je traverse la digue de Guissény. On n’entend rien d’autre que le pépiement des oiseaux et les vagues, au loin. La Bretagne est une femme, et c’est une enchanteresse.

Puis la brume se lève et le ciel redevient bleu, immensément bleu, comme jamais il ne l’a été en Finistère.

Après un magnifique pique-nique venteux à Penn Énez, s’ouvre un incroyable musée minéral à ciel ouvert. Cela me rappelle l’expo « rochers » de la Côte de granit rose : des rochers tantôt drôles, tantôt difformes.

Au détour du sentier, j’aperçois le phare de l’île Vierge. Je ressens comme un appel. Terre, terre ! Dès que je vois un phare au loin, je suis irrésistiblement attirée par lui. Comme la promesse d’un retour au foyer.

Mon accoutrement bonnet-écharpe-gants-doudoune-lunettes de soleil amuse certains promeneurs. L’un d’eux me lance à la cantonade : les pistes de ski, c’est par là ! Cette phrase me fait à la fois rire et réfléchir. C’est bien l’une des choses qui me distinguent du randonneur à la journée : lui n’a pas besoin de conserver précieusement sa chaleur corporelle, car le soir venu, il se couche sous un toit, entre quatre murs.

Je sens que je suis arrivée au pays des Abers. Finies, les interminables plages de sable blanc : place aux phares et aux gigantesques rochers. Je coupe à travers grève, à plusieurs reprises, profitant de la marée basse.

Après une crêpe sur la plage de Lilia, je pars en quête de mon lieu de bivouac. Je me laisse tenter par l’île Wrach, accessible à marée basse et qui semble plus ou moins déserte. Je me place derrière de hauts rochers pour me protéger des forts vents Est / Sud-est prévus cette nuit.

La vue depuis mon sac de couchage est idyllique : le soleil rouge, les deux phares de Lilia, les innombrables îlots de pierre.

Étape 9 – Île Wrach / Presqu’île Sainte-Marguerite (Landéda) – 25 km

Comme au premier matin du monde.

En dépit de l’humidité et de la fraîcheur nocturne (rosée + brume de mer + proximité de l’eau = à mon retour, j’investis dans un sursac !), je me réveille face au plus beau des paysages, une immense joie au cœur. Un inépuisable désir de vivre.

Cette nuit, j’ai littéralement « vu » le temps passer. Après le crépuscule, la lune blanche a resplendi, réverbère occultant les étoiles qui se pressent autour d’elle. Puis les constellations se sont mises à tourner comme dans un manège d’enfant, et la lune jaune, grosse et blafarde, a migré vers l’horizon. Enfin, elle s’en est allée et je suis restée seule avec les étoiles qui me semblaient scintiller plus que jamais.

C’est une belle journée forestière qui commence. Rappelons que le mot Aber signifie « bras de mer », dans cette partie de la Bretagne. L’ambiance de l’Aber Wrach est très bucolique et me fait penser aux environs de Pont-Aven, dans le Finistère Sud.

Au pont de Paluden qui permet de franchir l’Aber Wrach, je fais un saut à la crêperie du Pont afin de prendre quelques crêpes à emporter. Le personnel, très sympathique, se montre aux petits soins. Puis un peu plus loin, en redescendant le cours de l’aber, je m’installe dans la forêt pour un charmant pique-nique.

C’est le début d’un après-midi de sociabilité. Pour commencer, je discute avec un couple de randonneurs qui m’aborde de la manière la plus classique qui soit : « D’où venez-vous et où allez-vous ? » De fil en aiguille, je leur raconte que je dors à la belle étoile, et eux de me répondre que je suis vernie avec la météo. « Deux semaines de beau temps, ça doit vous changer des saucées que vous avez dû prendre sur les autres tronçons du GR34 ! » J’acquiesce en pensant avec émotion à la tempête du cap Fréhel, aux giboulées de Saint-Michel en Grève et de Saint-Jean du Doigt, etc.

Plus tard, je croise un groupe qui discute avec un couple de randonneurs. Le couple entreprend de m’accompagner jusqu’à la marina de L’Aber Wrach. Il ressort de notre discussion que la fameuse « loi littoral », supposée empêcher les constructions anarchiques, n’est pas toujours respectée dans la région et que certains propriétaires construisent des maisons sans se préoccuper de l’esthétique locale, ce qui enlaidit le front de mer.

Enfin j’ai une discussion très agréable avec Cédric, qui travaille au Comptoir de la mer de L’Aber Wrach où je passe me ravitailler. On parle bivouac, tarp, belle étoile, matériel ultraléger et projets d’itinérance. Cédric me demande la liste détaillée de mon matériel. Il est originaire du coin mais souhaite faire découvrir à ses enfants d’autres portions du littoral. Il m’offre quelques galettes bretonnes que j’accepte sans chichis et que je fourre dans mon sac illico. En échange, je lui laisse l’adresse de mon blog. Donc Cédric, si tu lis ces lignes, je te dis un grand merci et je te souhaite de bonnes escapades en famille sur le GR34 !

Je reprends ma route et sur les conseils de Cédric, j’installe mon bivouac au bout de la presqu’île Sainte-Marguerite. Comme le vent Sud/Sud-Ouest souffle fort cette nuit, je m’abrite sous un bosquet de pins, face à la mer et à l’île Wrach où j’ai dormi la nuit dernière. C’est long de franchir un aber !

Étape 10 – Presqu’île Sainte-Marguerite (Landéda) / Corn ar Gazel (Saint-Pabu) – 30 km

La belle étoile sous un bosquet de pins a de bons et de mauvais côtés : cela abrite du vent et de l’humidité, mais comme je suis sur le sentier, les premiers promeneurs arrivent aux alentours de 7h. L’un d’eux me recroise une fois que j’ai plié bagage ; nous discutons de l’association du père Jaouen et du trois-mâts « le Bel espoir » dont j’ai croisé l’atelier de réparation la veille.

Derrière les dunes de Sainte-Marguerite se niche l’aber Benoît. Un peu lasse au début, ayant déjà parcouru un aber la veille, je change de regard au fur et à mesure de la journée. Un charme authentique se dégage de ce lieu.

Je marche quelque temps avec un randonneur du coin bien entraîné, à l’excellente foulée. Il s’apprête à rejoindre Compostelle par les Asturies. Nous parlons géologie, je lui fais quelques suggestions pour alléger son matériel mais pour le reste, il est plus expérimenté que moi et ne semble pas avoir besoin de conseils.

Par beau temps, la sortie de l’estuaire est enchanteresse. Je m’y attarde avant de m’installer sur la superbe plage de Corn ar Gazel pour la nuit.

Étape 11 – Corn ar Gazel (Saint-Pabu) / Penfoul (Landunvez) – 25 km

La nuit n’a pas été mauvaise, mais un peu courte à mon goût.

À la tombée de la nuit, il y a encore un peu de passage sur la plage, ce qui m’empêche de me relâcher complètement.

Puis le réverbère de la lune s’allume ; en entendant les vagues gronder, je commence à douter de la marée haute, prévue à 6 mètres aux alentours de 2 heures du matin. Ai-je bien calculé la hauteur ? Me suis-je installée suffisamment haut sur la plage ? Je n’ai pas le compas dans l’œil et je trouve difficile d’estimer une hauteur de 3 mètres entre le niveau de l’eau et la dune. En l’absence de laisse de mer sur cette plage, je suis obligée de me fier aux différences d’humidité du sable et à mes estimations de hauteur.

Enfin, les éternels problèmes de rosée, condensation, brume de mer et autres ne sont pas réglés. En fin de nuit, voyant mon duvet trempé, je décide de le recouvrir du double toit de la tente cassée, maintenu par quatre grosses pierres. Miracle ! Je gagne instantanément quelques degrés. Les nuits prochaines, je vais peaufiner la technique.

Qui dit bivouac sur la plage, dit lutte perdue d’avance contre le sable. J’en suis recouverte, il y en a partout : dans mes chaussures, dans mon sac et même dans mes oreilles ! Je sais à présent qu’il vaut mieux bivouaquer en surplomb plutôt que directement sur la plage.

Sur ces entrefaites, je me réveille à 5h30, ce qui me donne la chance d’assister en intégralité au lever du jour sur cette plage magnifique.

En revanche, la matinée qui suit est brumeuse avec un léger crachin (le premier de la quinzaine). Je m’empresse d’avancer vers Portsall.

En arrivant par la plage, j’essuie une courte tempête de sable, donnant lieu à l’écriture de mon tout premier poème (qui résume bien ma philosophie de vie) :

À Portsall

Au bout du monde
ou presque
Le vent est insensible
aux caresses des brisants
Il pétrit les vagues
sculpte le sable
peigne les herbes
cette folle chevelure
Mes cheveux fous se mêlent aux herbes
dans un même souffle
Le vent emporte
il unit tout
L’Un me fouette le visage
je ne suis qu’herbe

Puis je contemple l’ancre brisée de l’Amoco Cadiz, super tanker dont le naufrage en 1978 a provoqué la plus grosse marée noire du XXe siècle. 20 tonnes d’ancre n’ont pas suffi à éviter la catastrophe.

Comme le temps est menaçant, je cours m’abriter au Glenn Café pour un peu de réconfort à l’anglo-saxonne. Je me blottis derrière la baie vitrée : j’ai vraiment l’impression d’être en Écosse !

Après l’averse, je monte à la pointe du Guiliguy dont les dolmens et le calvaire antédiluvien indiquent que je ne suis pas la première à admirer Portsall depuis les hauteurs.

Je croise un bivouaqueur « à la dure » qui marche dans le sens contraire. Pour une fois, c’est moi qui engage la conversation. Il y a de quoi : en onze jours, c’est le premier bivouaqueur que je rencontre ! Rien qu’à sa dégaine, je devine qu’il dort dans la nature. Son truc à lui, c’est le hamac dans la forêt. Il me dit que juste après Portsall, ce sera impossible de bivouaquer car il y a « des kilomètres de rochers déchiquetés, à nu ».

C’est une excellente description de ce qui m’attend après Portsall : de la lande, des rochers déchiquetés et au large, des lignes entières de brisants. De magnifiques hauts-fonds comme on en voit peu en Bretagne !

Je suis décidément vernie car la météo est de la partie : ciel dégagé et vent soutenu. Je suis comme une gosse ! À chaque rouleau qui vient s’exploser sur les brisants, je m’écrie : wouaaaaaahou !!!

Face à la Pointe de Landunvez, je fais une longue pause aussi contemplative que nécessaire à mes pauvres pieds, endoloris pour la première fois depuis le début de cette quinzaine, à cause de la nuit peu réparatrice que je viens de passer sur la plage.

Un énième marcheur du coin m’aborde : « Excusez-moi, je me permets, vous marchez plusieurs jours sur le GR34 ? » Bon, ça y est, en dépit de mon petit sac à dos, il semble que ce soit désormais écrit sur mon visage. Nous parlons du vent et des rafales. Le vent souffle Nord-ouest, il y a des rafales à 60 km/h, la côte sauvage est exposée. Ça va être dur de faire un bon bivouac cette nuit, je commence à fatiguer.

Fort heureusement, l’univers me guide, comme toujours : vers 21h, cherchant un lieu de bivouac où m’installer et voyant que ça allait être compliqué, je croise un panneau indiquant « Chambre d’hôtes » dans un hameau de Landunvez. Au début, j’hésite et je poursuis mon chemin. Au bout de la ruelle, un autre panneau me décide à rebrousser chemin. Je me dis : qu’est-ce que ça coûte de demander ? Si je ne le fais pas, je risque de le regretter plus tard.

La propriétaire m’aperçoit en train de faire des allers-retours dans la ruelle. Elle vient vers moi et m’accueille, très chaleureusement. Elle me propose une magnifique chambre : « Ici c’est très cool, vous êtes randonneuse, je sais ce que c’est… ». Par un tel vent, quelle joie de passer la nuit « en dur » ! Un grand merci (et un peu de publicité au passage) !

Étape 12 – Penfoul (Landunvez) / Corps de garde de l’Aber Ildut – 15 km

Après un départ peu matinal, j’avance en admirant la beauté du paysage, une beauté très homogène. Il y a beaucoup de presqu’îles sur la façade ouest du Finistère.

Je visite le très joli petit bourg de Porspoder, qui semble cruellement menacé par l’avidité des promoteurs immobiliers.

Je passe un après-midi de farniente à batifoler et regarder les vagues, allongée à plat ventre sur l’herbe…

En fin d’après-midi, je retrouve avec émotion mon amie Charlotte que j’ai rencontrée l’année dernière dans les Cévennes, à la fin de ma traversée du Massif central. Charlotte est brestoise et ensemble, nous célébrons mes mille kilomètres de marche sur le GR34 : Saint-Malo/Saint-Brieuc, Saint-Brieuc/Morlaix, Morlaix-Brest et Concarneau-Auray !

En fin de soirée, Charlotte me raccompagne au corps de garde que j’avais préalablement repéré à l’entrée de l’Aber Ildut. J’ai décidé de bivouaquer dans le corps de garde : cela me fait un peu rebrousser chemin, mais l’endroit en vaut la peine !

Étape 13 – Corps de garde de l’Aber Ildut / Anse de Porsmoguer – 30 km

J’ai passé une excellente nuit dans le corps de garde. Une nuit paisible, à l’abri des regards.

L’Aber Ildut est un véritable coup de cœur : des trois abers du Finistère Nord, il est de loin mon préféré. Bucolique, champêtre, plus intime que les deux autres, beaucoup mieux préservé… Véritablement hors du temps mais aussi avec de belles bâtisses, des ruines, une carrière de pierre, un écosystème très particulier, des chênes tortueux. Un lieu magique auquel je dédie un poème.

Je fais un pique-nique enchanteur dans les ruines de la carrière de pierre. Jusqu’à sa fermeture dans les années 1930, cette carrière de granite était très importante. Elle a même fourni son socle de granite à l’obélisque de la place de la Concorde à Paris.

Puis je sors de l’aber et rejoins le littoral. À partir de l’île Ségal, le paysage devient vraiment sensationnel.

À Pors Tévigné, je retrouve des falaises de toute beauté, après douze jours sans relief (ou presque). Joie et émotion !

De la pointe de Corsen (point de France le plus à l’ouest) à l’anse de Porsmoguer, les falaises et le dénivelé me rappellent l’arrivée inoubliable à Saint-Michel en Grève.

Un coucher de soleil extrêmement spectaculaire, tout en relief !

Étape 14 – Anse de Porsmoguer / Plougonvelin – 30 km

J’attaque aujourd’hui la portion la plus dénivelée du GR34 en Finistère Nord. Et dire que je m’attendais à ce que l’arrivée sur Brest soit un parcours de santé… J’aurais mieux fait de regarder la carte avant de partir. Mais l’effet de surprise ne fait qu’embellir ce littoral, déjà fort beau par lui-même !

Plage de Porsmoguer, chapelle de Locmeven, pointe de Brenterc’h… Il y a un sérieux air de falaises de Plouha, par ici !

La plage des Blancs Sablons s’étire altière, immaculée, vertigineuse, me dévoilant peu à peu le port du Conquet.

Entre Le Conquet et la pointe de Saint-Mathieu, la côte est un peu moins découpée et plus construite. Je me dis que Brest ne doit plus être loin, et que je rejoins définitivement la civilisation.

Que nenni ! La pointe de Saint-Mathieu n’est que le poste avancé de Brest, haut lieu de la marine française. Mais derrière la pointe de Saint-Mathieu… derrière…

…derrière, je revois Plouha, Saint-Michel-en-Grève, Saint-Jean-du-Doigt, le cap Fréhel… Cette Bretagne déchiquetée… désolée… sauvage… terrible !

Après deux ou trois heures de marche hallucinée, tentaculaire, fascinante, j’arrive sur les rotules au magnifique fort de Bertheaume, à Plougonvelin, où je décide de dormir « en dur » pour reprendre des forces. Une rude dernière journée m’attend !

Étape 15 – Plougonvelin / Plage de Sainte-Anne (Brest) – 20 km

Je pars à 9h, à peu près sur pied. Mais contrairement à hier, je sais ce qui m’attend (ce qui constitue un avantage décisif), à savoir : l’arrivée sur Brest, une étape épique.

Et dire que la plupart des randonneurs « sautent » cette dernière étape, en se disant que le paysage sera moins intéressant, plus urbanisé…

Je le dis à tous les randonneurs : ne sautez pas cette dernière étape ! L’arrivée en rade de Brest constitue l’un des plus beaux paysages du GR34 : presqu’île de Crozon en ligne de mire, impressions écossaises (ou croates) selon la météo… Et quel dénivelé !

De la plage de Trégana au fort du Dellec, en passant par le phare du petit Minou, le sentier constitue un véritable « morceau de bravoure », en particulier après quinze jours de marche.

Un finish de toute beauté, au mental !

J’atteins avec émotion (et fatigue) le panneau annonçant l’entrée de la ville de Brest, devant la plage de Sainte-Anne. Je mange mes dernières victuailles de fond de sac : une boîte de pâté de la marine brestoise avec un morceau de fromage.

C’est ici que je décide de m’arrêter, afin de m’épargner les derniers kilomètres de docks et de zone urbanisée. Je prends un bus qui me dépose en centre-ville et je profite des trois heures qui me restent pour visiter Brest en toute tranquillité.

En tout cas, cette dernière journée m’a mise en appétit pour la presqu’île de Crozon et la portion de GR34 qui me reste à parcourir jusqu’à Concarneau.

C’est pourquoi, cher GR34, je te dis… à l’année prochaine !

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