8 jours dans le sud du Maroc : Marrakech et Essaouira. [Décembre 2022]
Mes premiers pas sur le continent africain
- Ce qui me frappe, tout d’abord, est le dépaysement visuel et culturel ! En particulier concernant le mode de vie, les mœurs, les notions de collectif et d’individu.
- Mais aussi (et paradoxalement) l’étrange sensation de familiarité envers des gens qui parlent ma langue maternelle et partagent un passé commun ainsi que certaines valeurs.
- En tant que voyageuse solo, certaines précautions sont à respecter (voir ci-dessous). Toutefois, je ne me suis jamais sentie en danger, parfois incommodée par la gent masculine. Le Maroc me semble dans l’ensemble être un pays sûr. Les Marocains sont un peuple chaleureux et hospitalier.
- L’unique danger réel vient de la circulation routière. La Médina de Marrakech est une jungle de scooters, vélos, voitures, tuk-tuks, chariots tirés par des ânes ou des chevaux… dans des rues pavées, non goudronnées, très étroites et sans trottoir. L’étranger doit rapidement apprendre à se mouvoir, à être à l’affût et à s’écarter lorsque le moindre indice lui fait sentir le surgissement d’un véhicule derrière lui. En théorie, il suffit de raser les murs dès qu’on entend un klaxon ou la vibration du pot d’échappement d’un scooter.
- Un riad n’est pas un palace, mais tout simplement une maison traditionnelle à plusieurs étages, qui comporte un patio central et dont toutes les fenêtres sont orientées vers le patio (pour l’intimité de la famille).
- Il faut toujours avoir quelques dizaines de dirhams sur soi, ça dépanne (ou ça sauve, c’est selon).

Le récit complet
Jour 1 : Marrakech
Mes premières impressions sont excellentes : à l’aéroport, tout le monde est gentil, serviable et parle français. Je prends la navette pour l’immense place centrale de la Médina (zone de la ville qui se trouve à l’intérieur des remparts), qui se nomme place Jemma el-Fna.
En arrivant sur la place Jemma el-Fna, j’apprends par Wilmer, mon ami vénézuélien, que le huitième de finale de la coupe du monde de football 2022 Maroc–Espagne aura lieu cet après-midi. J’aurais de toute façon fini par l’apprendre : difficile de ne pas s’en apercevoir. Écran géant, vuvuzelas, youyous, drapeaux et maillots, ici c’est la fête avant l’heure !

Tout un peuple soutient les Lions de l’Atlas. D’ailleurs, depuis la terrasse du restaurant, je comprends d’où leur vient ce surnom.

Après la tajine, je m’installe devant l’écran géant de Jemma el-Fna pour regarder le début du match. Au bout de trente minutes, je me dis que le match nul est parti pour durer. Je décide donc d’aller me promener dans les ruelles labyrinthiques de la Médina, étonnamment vidée de son agitation. Tous les commerçants sont tassés au fond de leur boutique, devant un écran de smartphone pour six personnes.


J’en profite pour prendre quelques clichés empreints de tranquillité.





À la nuit tombée, je rejoins le riad où je vais loger. Le gérant m’accueille aimablement mais je m’excuse de le déranger en cette fin des prolongations. Finalement, nous regardons ensemble la séance de tirs au but sur son smartphone ! Le Maroc s’impose au bout du suspense, des cris de joie retentissent dans toute la Médina. Le gérant m’explique que le Maroc n’a jamais atteint les quarts de finale et n’avait pas atteint les huitièmes de finale depuis 1986. Les Marocains n’en dormiront pas de la nuit !
Jour 2 : Marrakech
Il paraît que pour une femme seule à Marrakech, les deux premiers jours de voyage peuvent être éprouvants. Je ne fais pas exception à la règle.
En effet, je commets la double erreur de me promener à 9 heures du matin, avant l’ouverture des boutiques et l’afflux de touristes, et sans but précis, me laissant porter par mes envies comme je le ferais en Europe. Je me retrouve rapidement hors de la zone touristique, dans la partie nord/nord-est de la Médina. À cette heure matinale, il n’y a que des hommes dans la rue ; les rares femmes, portant pour la plupart le voile intégral, me regardent d’un air méfiant.

Pour couronner le tout, un faux guide m’aborde en prétendant que je n’ai pas le droit de me promener dans ce quartier à l’heure de la prière. Il m’entraîne malgré moi dans un dédale de ruelles. Je fais semblant d’être chinoise et de ne parler ni anglais ni français, mais cela ne le décourage pas, bien au contraire : il me parle avec les mains, dans un anglais approximatif. Après m’avoir fait tourner en rond dans le nord de la Médina, et quasiment de retour au point de départ, le faux guide me demande de l’argent pour sa prestation. Je fais mine d’élever la voix dans un chinois encore plus approximatif que son anglais, puis je m’éloigne d’un pas décidé, sans me retourner. Quelques rues plus tard, je m’assure que je l’ai bien semé.
Il s’agit là du premier de mes (petits) désagréments au Maroc. Ce genre de pratiques, bien que sévèrement puni par la loi, est monnaie courante. Une femme seule doit se montrer particulièrement vigilante et ignorer les sollicitations : ce qui pourrait paraître impoli dans un pays d’Europe est ici le seul moyen de se promener à peu près tranquille. Heureusement, les Marocains sont dans l’ensemble extraordinairement chaleureux, serviables et sympathiques (ce qui se vérifiera plus tard dans la journée).

Première visite du jour : le beau musée de la photographie de Marrakech. Ce musée expose de magnifiques photographies d’hommes, de femmes et d’enfants marocains, aussi bien berbères qu’arabes, juifs, subsahariens. La galerie de portraits (XIXe-XXe siècle), très émouvante, illustre merveilleusement l’extraordinaire diversité ethnique et culturelle des habitants de ce pays. Le café du musée offre une magnifique vue sur l’Atlas.


En route pour la seconde visite du jour, je passe par l’est de la Médina. Nouvelle erreur. Je m’égare rapidement dans un labyrinthe d’impasses, sous l’œil moqueur des locaux. Je ne peux pas leur en vouloir puisqu’ils semblent n’avoir que cela à faire et qu’encore une fois, je me retrouve à être la seule touriste du coin. À cette occasion, j’améliore ma technique de survie en milieu hostile : visage impassible, regard froid et sûr, pas décidé et rapide.

Trente minutes plus tard, j’entre dans l’enceinte du palais de la Bahia et me retrouve, à ma grande surprise, submergée par un flot incessant de touristes. Et voilà deux mondes parallèles qui coexistent sans jamais se rencontrer.

Seconde visite du jour : le palais de la Bahia, chef d’œuvre de l’architecture marocaine du XIXe siècle. Ce palais me rappelle son ancêtre, l’Alcazar de Séville.

Le palais surprend par son immense surface et son dédale de cours et de galeries richement ornées. Je m’émerveille devant la finesse de certains détails des caissons du plafond, des portes sculptées, des colonnes, des sols.



Enfin, je retourne sur la place Jemma el-Fna et m’attarde en terrasse, au même restaurant que la veille, qui dispose d’une vue merveilleuse sur la chaîne de l’Atlas. Je discute avec le serveur qui compatit à mes difficultés en tant que voyageuse solo. Il m’explique que Marrakech est une ville très particulière dont l’état d’esprit diffère d’autres villes du Maroc, et me laisse ses coordonnées en cas de besoin.


Puis en rentrant au riad, j’ai une conversation très agréable avec Hicham, l’employé de cuisine. Il m’enseigne des rudiments d’arabe marocain et m’explique qu’au nord du Maroc, la langue arabe recourt à des emprunts de l’espagnol (nevera, mesa…) tandis qu’au sud, il s’agit plutôt d’emprunts au français. Il me parle de l’amazigh, langue berbère du Maroc : sa disparition progressive, son absence de structure en tant que langue orale, son écriture artificielle, les efforts étatiques pour la faire perdurer (notamment sur les panneaux et écriteaux).
Jour 3 : Essaouira
Ce matin, à l’heure touristique (vers 11 heures), je traverse la Médina par les grands axes. Je me sens déjà plus à l’aise. Passées les 48 premières heures, je prends mes repères et n’appréhende plus le contact déconcertant des habitants. C’est une autre manière de vivre, de rechercher en permanence le contact, dans un désir collectif. Tout en restant vigilante, je profite davantage de mes promenades.
Je traverse le quartier français de Gueliz et découvre un tout autre visage de Marrakech : contemporain, spacieux, plus aéré et végétalisé. Je respire ! Puis à la gare routière, je prends l’autobus Supratours en direction d’Essaouira. Trois heures de route en ligne droite au milieu du « nulle part » marocain : une steppe de terre rouge, parsemée ça et là de quelques maisons. Paysage inspirant de par sa monotonie.

La tranquille Essaouira offre un contraste saisissant avec Marrakech la bouillonnante. Bord de mer, cri des mouettes, bruit des vagues et habitants paisibles, comme dans toutes les villes de bord de mer.


Essaouira présente un heureux mélange d’architecture marocaine et européenne. Vue du port, la ville fortifiée a des airs de Cadix et de Saint-Malo : la côte, la roche, les maisons juchées sur leur promontoire et encerclées de murailles… Les échauguettes (tourelles) de vigie sont très semblables à celles de Cadix. Les canons du fort d’Essaouira, datant du XVIIIe siècle, ont été importés des ateliers de Barcelone et Séville.


Je croise quelques importuns sur la plage, qu’il convient d’ignorer. Mais dans l’ensemble, je me sens beaucoup moins sollicitée par la gent masculine qu’à Marrakech. Je peux enfin me reposer et me détendre, savourer cette ambiance unique, héritière de l’histoire maritime de la ville, de ses influences africaines (musique Gnaoua), des hippies qui se sont installés dans les années 60… Une ville portuaire à la fois très marocaine et ouverte sur le monde.

Le riad où je loge est tenu par un couple de français, Sophie et Gilles. Je me sens comme à la maison, dès les premiers instants !
Jour 4 : Essaouira
Matinée grise et venteuse, légèrement pluvieuse. J’en profite pour rédiger le début du récit que vous êtes présentement en train de lire. Vers midi le ciel se découvre.

Je passe le reste de la journée à flâner dans la Médina, à lézarder sur des rooftops avec des vues toutes plus imprenables les unes que les autres, et à admirer des kitesurfeurs sur l’interminable plage d’Essaouira.





Le soir, Sophie m’emmène dans un hammam traditionnel, bien dans son jus, avec des femmes du coin. Une expérience qui vaut son pesant d’or ! Les Marocains utilisent le hammam comme salle de bains, car nombreux sont ceux qui n’ont pas l’eau chaude à domicile. D’ailleurs, visuellement, le hammam ressemble à s’y confondre à une salle de bains collective. Des thermes romains au hammam marocain, il n’y a qu’un pas.
Jour 5 : Essaouira
Jour de gloire pour le Maroc ! Et moi, j’ai la chance de me trouver là, complètement par hasard !
Le matin, Sophie et Gilles m’emmènent en promenade : nous longeons l’interminable plage d’Essaouira, passons par les dunes où le palais du gouverneur s’est ensablé (la légende locale nous dit qu’il s’agit du Castle in the sand de Jimmy Hendrix, qui serait passé par les studios de Diabat à l’été 1969), et visitons le village de Diabat. Il s’agit d’un village très authentique, mais jusqu’à quand ? Les promoteurs immobiliers et autres constructeurs sont à l’affût ici.




Le sens de l’humour marocain : Diabat s’appelle ainsi (« Diabète » !) en raison d’une ancienne sucrerie établie dans le village.

Puis nous retournons à Essaouira pour le grand rendez-vous de l’après-midi : le quart de finale de la coupe du monde de football 2022 Maroc–Portugal. Tout le pays retient son souffle : si le Maroc s’impose, ce sera la première fois qu’une équipe africaine se qualifie pour une demi-finale de coupe du monde de football.


Gilles a ses entrées dans un bar d’un genre peu commun au Maroc : vitres teintées, verrou à la porte, deux videurs qui filtrent les entrées et sorties et restent attentifs au moindre débordement, car oui, ici on ne sert QUE des boissons alcoolisées ! Sophie et moi sommes les deux seules femmes admises à titre honorifique, et bien évidemment, nous sommes les seuls non Marocains de l’assistance.

Le Maroc marque un but magnifique en première mi-temps. La suite n’est que tables renversées, verres brisés, cris, danses et embrassades, le tout dans un brouhaha inouï. Finalement le Maroc s’impose 1-0 : au coup de sifflet de l’arbitre, j’embrasse la moitié du bar, les hommes pleurent, chantent et dansent. Que c’est beau !

À l’extérieur du bar, c’est la folie : toute la ville est dehors à festoyer, crier, chanter, danser au son des percussions. Et moi, au milieu de la foule, tellement chanceuse d’assister à cette effusion de joie collective. Le soir, je vais dans un bar regarder le match de l’équipe de France, qui se qualifie également et de belle manière. La demi-finale Maroc-France promet d’être magnifique.

Jour 6 : Marrakech
Je me lève tôt pour attraper le premier bus qui va à Marrakech, accompagnée de Sophie et Gilles que je remercie bien chaleureusement des moments passés en leur compagnie.
En débarquant à la gare routière de Marrakech, je décide de traverser le quartier d’Hivernage (à travers de nombreux no man’s land) pour visiter le jardin de la Ménara. Cette oliveraie flanquée d’un plan d’eau est très appréciée des habitants qui viennent nombreux le dimanche. Ça tombe bien, nous sommes dimanche.
Le plan d’eau du réservoir offre de beaux reflets du palais, des palmiers et des montagnes environnantes.

Avec le temps, je me sens plus à l’aise dans cette ville, et de plus en plus fascinée, dans une sorte de relation amour/répulsion que je tisse parfois avec certaines villes (notamment ma propre ville, Paris).
Je traverse la Ménara puis les autres oliveraies qui bordent la longue avenue menant à la grande mosquée de la Koutoubia. Des éleveurs de chameaux font paître les bêtes en attendant le chaland qui voudra faire un tour de chameau le long de la route goudronnée. Pas très authentique comme expérience… on est loin du désert !

Je me rends à la Kasbah, autre quartier médiéval de Marrakech et ancien quartier juif, où j’admire l’architecture marocaine médiévale. Depuis le rooftop du café Clock, on embrasse du regard toute la Kasbah.



Enfin je saute dans un taxi, direction l’hébergement que j’ai choisi hors de la Médina. J’ai dans l’idée de découvrir comment les gens vivent hors de la ville médiévale, dans le Marrakech dynamique et moderne. J’atterris dans une colocation d’étudiantes marocaines, amicales et accueillantes, auxquelles je pose d’innombrables questions afin de mieux comprendre le Maroc d’aujourd’hui. Encore une expérience qui vaut son pesant d’or ! Les filles m’enseignent des rudiments d’arabe et nous nous lançons dans des débats de linguistique comparée arabe marocain/arabe égyptien/arabe classique.
Jour 7 : Marrakech
Une journée placée sous le signe des merveilles architecturales dont Marrakech a le secret. J’en prends plein les mirettes !
Première merveille : la Medersa Ben Youssef, chef-d’œuvre de l’art saadien. Les Saadiens sont une dynastie de sultans des XVIe-XVIIe siècles ayant décidé d’établir leur capitale à Marrakech. La Medersa était le lieu d’enseignement le plus important de la ville.


Seconde merveille : le palais El Badi, dont il ne reste que des ruines. Ce palais était l’un des plus grands de l’occident musulman, immense et richement orné, à tel point que les descendants du sultan l’ayant érigé ont préféré le démanteler, plutôt que de le garder en état, afin de construire d’autres palais avec ses pièces détachées. Ô ingratitude !

Au palais El Badi, il s’agit davantage d’archéologie que d’architecture à proprement parler, et ce n’est pas pour me déplaire.

On peut également y admirer le minbar (chaire) de la Koutoubia, chef-d’œuvre absolu de la marqueterie arabo-andalouse, fabriqué dans les années 1130 par des artisans de Cordoue. Une merveille qui n’a pas son équivalent dans les arts de l’Islam !

Pour bien terminer la journée, je me pose au célèbre Café de la Poste, situé dans le quartier français de Gueliz. Ce lieu élégant et chic, d’inspiration coloniale marocaine, sert d’antre aux expatriés européens en mal de raffinement à l’occidentale. Très appréciable après l’agitation de la Médina.
Jour 8 : Marrakech
C’est mon dernier jour au Maroc, déjà (ou seulement ? je ne sais plus).
Je visite le célèbre jardin Majorelle, conçu par l’orientaliste français Jacques Majorelle et embelli par le couturier Yves Saint-Laurent. Il s’agit du lieu le plus touristique de Marrakech, bien qu’excentré.


J’admire de nombreuses espèces rares de cactées et expérimente la jouissance colorée produite par le bleu Majorelle, ce bleu roi très intense. À certains endroits de ce jardin, on se croirait au Mexique !

L’après-midi, je me rends au palais Dar El Bacha, nettement moins touristique. Ce palais, également dénommé Musée des confluences, expose de nombreux objets d’art de l’artisanat marocain : berbère, arabe et juif depuis un millénaire.
Le palais lui-même date du début du XXe siècle mais malgré sa construction récente, la virtuosité ornementale, qui rend hommage à la fois à l’architecture saadienne flamboyante et aux influences européennes, ne peut qu’éblouir le visiteur.

Le café El Bacha, situé dans l’enceinte du palais, propose des pâtisseries et cafés d’exception dans un décor raffiné.

Je me couche et me lève très tôt afin de prendre un taxi qui me déposera à l’aéroport. Ce qui donne lieu à deux anecdotes inénarrables et représentatives de mon voyage : le premier conducteur que j’aperçois fait sa prière dans la rue, sur un tapis à côté de son véhicule de travail, et je n’ose pas le déranger ; le second conducteur ne parlant ni anglais ni français, nous communiquons par gestes (mime d’un avion et pointage du doigt) afin de nous mettre d’accord sur la destination.

Ma première fois au Maroc, mais certainement pas la dernière…


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