Année 1 : Espagne
5 mois [Automne 2022, Printemps 2023]
Sommaire
- La mer à Barcelone
- Le relief à Barcelone
- L’architecture à Barcelone
- L’histoire à Barcelone
- Le bilinguisme à Barcelone
- La poésie en catalan
- Bilan
Prologue
Avec Barcelone, j’inaugure la série des récits consacrés à ma vie nomade. Cette vie nomade que j’ai tant espérée, désirée, fantasmée.
Mon but n’est pas de vous proposer ici un énième guide de voyage, que vous pourriez aisément vous procurer dans n’importe quelle librairie. Non. Ce que je souhaite vous transmettre, profondément et sincèrement, ce sont mes impressions, mes ressentis, mes émerveillements, mes étonnements, mes arrachements et mes bonheurs.

Car la vie nomade, c’est tout cela à la fois. Comme vous pouvez l’imaginer, rien n’est idéal. Vivre l’ici et maintenant requiert une attention permanente. Lorsqu’on n’y prend pas garde, la somnolence du quotidien prend rapidement le dessus.
Contempler est un acte de chaque instant.

La mer à Barcelone
C’est évidemment ce qui m’a le plus dépaysé (avec le bilinguisme). La plage à quinze minutes à pied, les reflets de la mer à toute heure de la journée, les lumières changeantes, les activités nautiques… Je crois qu’il est difficile de s’ennuyer dans une ville de bord de mer.

Et quel littoral ! Huit kilomètres de plage en pleine ville, une vue magnifique sur les montagnes depuis la plage de Sant Sebastià, une longue jetée (où je me prends pour Chris Marker).

Et puis, il y a les ports : Port Vell et Port Olimpic. Voir les voiliers à quai ou larguant les amarres. Observer les manœuvres, les équipages, les petits détails qui font le quotidien des marins. Quel bonheur pour une navigatrice en herbe !



Que faire au quotidien ?
Se baigner (jusqu’à la fin octobre) : j’adore les plages de Somorrostro, Sant Sebastià et Bogatell. Faire du snorkeling et observer de magnifiques bancs de poissons translucides, à trois mètres de la plage ! Puis lire tranquillement sur le sable ou jouer au beach-volley.

Marcher sur le sable (massage des pieds gratuit) ou se balader le long de la belle promenade aménagée, bordée de hauts palmiers et de chiringuitos (paillotes-bars de plage), jusqu’à l’hôtel W en forme de voilier (hotel Vela) puis poursuivre par la jetée.


Pratiquer toutes sortes d’activités nautiques : navigation, surf, kitesurf, paddle, kayak, plongée, etc.

Pour ma part, j’ai navigué au large de Barcelone avec un club de voile local, dans un tout petit voilier où l’eau entre par la poupe. Sensations fortes garanties !

Le relief à Barcelone
Barcelone est une ville entourée de massifs : la serra de Collserola, qui encercle la ville, et la serralada litoral, qui s’étend de Badalona à Mataró. La présence de ces massifs explique en grande partie la topographie de la ville : le parallélisme des ramblas (voies d’écoulement de l’eau, des sommets vers la mer), l’impossibilité d’agrandir indéfiniment la ville, l’existence de deux routes uniques (une au sud-ouest, une au nord-est) pour sortir de Barcelone, etc.
Il est très agréable d’habiter dans une ville où, à chaque coin de rue, l’on peut apercevoir la courbe d’une montagne, le vert d’une colline.

Trois collines emblématiques du relief barcelonais :
Montjuic : ancienne carrière de pierre puis cimetière juif, cette colline est devenue le poumon vert de la ville et l’emplacement de nombreux musées.



Côté mer, le parc du Mirador jouit d’une vue époustouflante sur la ville. J’adore y passer l’après-midi !




Tibidabo : son parc d’attraction et son antenne radio ; la carretera de les aigües, sentier panoramique pour piétons et vélos.

Turó de la Rovira : son mirador, ses bunkers et sa batterie anti-aérienne.


L’architecture à Barcelone
Barcelone est célèbre pour son architecture gothique et moderniste, notamment pour les œuvres d’Antoni Gaudí. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, néanmoins j’aimerais évoquer certains aspects qui m’ont particulièrement émue.

Le patchwork architectural : Barcelone est une mosaïque de couleurs, de formes, de techniques et de matériaux. Lorsque je pense à Barcelone, je vois un mélange de briques, de trencadis (éclats de céramique), de vieilles pierres et de ferronnerie. Chaque façade diffère de ses voisines : c’est le règne de la diversité architecturale, à l’opposé de l’uniformité haussmannienne !


L’horizon à chaque carrefour : une sensation d’espace m’envahit dès que je mets le pied dehors, en raison de la largeur des routes et des trottoirs ainsi que de l’absence d’angle droit entre les rues perpendiculaires (c’est difficile à expliquer !). Il y a énormément d’espace pour les terrasses de café, les jardins d’enfants, etc.


Le « faux » quartier gothique : lors des visites thématiques consacrées à l’histoire contemporaine de Barcelone (cf. infra), j’ai appris que certains lieux de l’admirable quartier gothique, notamment l’emblématique plaça de Sant Felip Neri, avaient été partiellement voire totalement détruits pendant la guerre civile puis reconstruits sous Franco. Certains édifices du quartier gothique ne comportent donc aucune vieille pierre ! Aucune importance, les touristes n’y voient que du feu.


Gaudí et les Barcelonais : chacun nourrit un rapport très personnel et foisonnant non seulement aux édifices de Gaudí mais aussi à l’artiste lui-même. La créativité sans limite, le rêve, l’avant-garde, les contes de fées, l’esthétique, les souvenirs d’enfance, le pragmatisme, le génie, l’expression du « moi » catalan, j’en passe et des meilleurs !

Les trencadis évoquent les écailles de la tortue ou du poisson ; les courbes évoquent les habitats traditionnels de Catalogne ou les vagues de la Méditerranée…



J’ai bien ri en apprenant l’existence des théories du complot liées au décès accidentel de Gaudí (heurté par un tramway du côté de la plaça de Tetuan) !

L’histoire de Barcelone
L’histoire fait partie de la vie quotidienne des Barcelonais et explique en grande partie le présent de cette ville. Un vrai régal pour la passionnée d’histoire et d’archéologie que je suis ! En voici les éléments les plus marquants :
La Barcelone romaine : fondée au Ier siècle av. J.-C. sous le nom de Barcino, Barcelone regorge de vestiges romains. Le temple d’Auguste, dont les colonnes sont visibles au fond d’une ruelle jouxtant la Plaça de Sant Jaume, côtoie le site archéologique de la Plaça del Rei. Également les nombreux vestiges de la muraille, un peu partout dans le Barri Gòtic ; les larges pierres romaines réemployées pour la construction de façades médiévales du Barri Gòtic et du Born (en particulier dans le quartier juif, dénommé le Call) ; le musée archéologique de Barcelone, situé au pied de la colline de Montjuic, qui est une vraie merveille.



La Barcelone médiévale : la figure incontournable de cette période est le roi Jaume I ou Jacques Ier d’Aragon (1208-1276). Ce grand roi d’Aragon et comte de Barcelone a consolidé les possessions d’Aragon et de Catalogne et conquis les îles Baléares, Valence et Murcie dans le cadre de la Reconquista. Ne vous étonnez pas si vous croisez son nom partout, et son effigie ainsi que celle de son épouse Violant d’Hongria sous forme de gegants, ces poupées géantes qu’on voit dans toutes les processions à Barcelone.



Le siège de Barcelone en 1714 : le grand traumatisme. Lors de la dernière bataille de la guerre de succession d’Espagne, au cours de laquelle les Barcelonais soutiennent le prétendant autrichien, l’armée française assiège Barcelone. Malgré une défense héroïque, l’armée catalane cède au bout de onze mois de siège, le 11 septembre 1714. Par la suite, les libertés catalanes seront considérablement réduites.
En souvenir de cet événement douloureux, les Barcelonais célèbrent le 11 septembre de chaque année la Diada Nacional de Catalunya (fête nationale de Catalogne). Grande manifestation sur l’avinguda del Paral·lel (faisant largement écho à la déclaration d’indépendance de 2017), dépôt de gerbes au monument de l’église Sainte-Marie de la Mer, et même (lu sur Wikipédia, incroyable mais vrai) : « les spectateurs de football du stade du Camp Nou entonnent un cri indépendantiste 17 minutes et 14 secondes après le début des matches en mémoire de ce siège ».

La Barcelone contemporaine : la Seconde République espagnole, la guerre civile, la période franquiste et les velléités d’indépendance de la Catalogne. Il y aurait énormément à dire sur ces sujets dont on trouve des traces un peu partout dans la ville. Je me contenterai de préciser que chaque Barcelonais possède un lien familial et émotionnel pas si lointain avec la guerre civile, quel que soit le camp (républicain ou nationaliste) pour lequel sa famille s’est battue.

Le bilinguisme à Barcelone
Nous arrivons ainsi au sujet le plus sensible et le plus fascinant, dans l’opinion de celle qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre : l’identité catalane. Je déclinerai cette thématique selon deux axes linguistiques : le bilinguisme et la poésie.
Les Barcelonais sont bilingues catalan/espagnol. D’ailleurs, à Barcelone on ne dit pas « espagnol » mais « castillan ». En effet, « espagnol » véhicule l’idée de l’unité de l’Espagne, ce qui déplaît à certains. Chaque mot a du poids.
Le plus étonnant au début, c’est de voir avec quelle facilité les Barcelonais jonglent avec ces deux langues. Un peu trop, parfois. Je me souviens d’une visite guidée du quartier du Raval, dont le guide débutait les phrases en espagnol et les terminait en catalan ou vice versa… sans même s’en rendre compte. Dans un groupe qui parle espagnol, dès qu’une personne pose une question en catalan, la conversation se poursuit naturellement en catalan. Pour ceux qui ne parlent pas cette langue, cela peut être difficile à suivre.
De même, il arrive régulièrement qu’un Barcelonais ignore la traduction espagnole d’un terme catalan ou vice versa, notamment de termes techniques qu’il n’utilise pas au quotidien.
Les Barcelonais se définissent comme ayant le catalan pour langue maternelle, mais sont souvent incapables de dire quand et comment ils ont appris l’espagnol. Il est même possible de dire de certains Barcelonais qu’ils ont une double langue maternelle.

La Generalitat de Catalunya mène par ailleurs une politique très active de promotion linguistique, notamment dans les écoles et à l’université (où la plupart des cours sont dispensés en catalan).
Dans la rue, les panneaux sont en catalan. Au théâtre, les spectacles sont en catalan (ci-dessus la programmation de La Quàntica, un théâtre de Gràcia que j’adore et où j’ai réalisé mon « baptême » de catalan). Au cinéma, de nombreux films sont en catalan. Dans les librairies, les livres en catalan et en espagnol sont souvent disposés pêle-mêle donc lorsque vous achetez un livre, veillez à l’ouvrir : la couverture ne suffit pas toujours à en déterminer la langue.
La poésie en catalan
La Catalogne est une terre de poètes. Je l’ai compris lors d’une randonnée avec un groupe de Catalans, au début de l’automne. J’ai dit que j’étais traductrice de poésie, de l’espagnol vers le français. L’un d’eux m’a répondu que la langue catalane était « davantage faite pour la poésie » et que nombreux étaient les grands poètes catalans à toutes les époques.
Intriguée par ces paroles, j’ai voulu creuser la question. Mes progrès linguistiques aidant, quelques temps plus tard, je me suis trouvée en mesure de lire des vers en catalan (au prix de nombreux efforts !). La langue catalane possède effectivement une musicalité qui lui est propre.

Parmi les grands poètes contemporains de langue catalane, le plus célèbre est sans conteste Joan Margarit, prix Cervantès 2019. Au fil de l’automne, j’ai nourri une fascination de plus en plus dévorante pour le « poète architecte » qui a travaillé trente ans sur le chantier de la Sagrada Familia et qui a écrit la quasi-totalité de ses poèmes en deux langues, catalan et espagnol.

Épilogue
Barcelone est devenue l’un de mes lieux naturels, un reflet de mon paysage intérieur. J’y reviendrai régulièrement à compter de 2023.

Barcelone, je te garde dans mon cœur…
Un cri
Quoi ! on veut m’arracher à ma terre !
cette terre
que je désire tant
cette terre
où je m’enracine
Mais qui m’arrache à elle ?
moi ! celle qui se débat et résiste !
Son temps m’est compté
ô jours écoulés
j’avale son air à pleins poumons
goulûment la noyée
j’écarte les doigts
pour mieux la sentir
pour la retenir
je ferme les poings
j’ai peur qu’on me l’enlève
j’ai peur d’avoir rêvé
peur de me réveiller
Barcelone ! demeure et deviens ma demeure !



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