Année 1 : Espagne
1 mois [Hiver 2022-23]
Prologue
Carthagène ou Cartago Nova, sans doute la ville la plus fascinante d’Espagne sur le plan archéologique et historique. Un rêve se réalise.


Berceau né d’une confrontation : l’entre-deux-guerres puniques. Sur le port, deux obélisques se font face : l’une en l’honneur de Carthage, l’autre en l’honneur de Rome.
Fondée par le général carthaginois Hasdrubal en 227 av. JC, après la défaite de la première guerre punique, afin d’assainir l’économie carthaginoise et de disposer d’une base solide en Ibérie en prévision des assauts romains.
Conquise par Scipion l’Africain pendant la seconde guerre punique. La conquête de cette ville est une étape clé de la victoire finale des Romains, lors de la bataille de Zama. Cartago Nova devient alors une importante colonie romaine et le centre du pouvoir romain en Espagne, grâce à une position défensive ultra stratégique et à d’abondantes mines d’argent.


L’une des rares villes d’Espagne à avoir fait partie de l’empire byzantin. Connaît une période d’éclipse sous la domination musulmane.
Retrouve une certaine vitalité grâce à la stratégie maritime des Rois Catholiques. Port d’expulsion des juifs d’Espagne en 1492, puis des Morisques en 1610. L’arsenal de Carthagène est le lieu de fabrication des galères espagnoles.
L’un des trois arsenaux d’Espagne (avec Cadix et Ferrol), base navale de premier ordre. Le roi Alfonse XIII s’enfuit de Carthagène après la proclamation de la République.


Théâtre d’affrontements pendant la Guerre civile espagnole, Carthagène est l’avant-dernière ville à tomber aux mains des franquistes.
Depuis des millénaires, Carthagène est un lieu d’affrontements, d’expulsions et de fuites.
Ici peu de choses restent debout, et pourtant tout est là.


Une nature remarquable pour une topographie exceptionnelle. À voir cette baie fermée, encerclée (plutôt que protégée) par les montagnes, on imagine les intenses combats navals qui ont fait l’Histoire.
Ne plaît qu’aux gens ayant de l’imagination.


À chaque pas, on respire l’antiquité des lieux. Au détour d’une rue, des vestiges de colonnes romaines. De nombreux espaces ouverts, des friches, des ruines de bâtiments anciens. Des façades effondrées qui laissent entrevoir le ciel, les cyprès et le théâtre romain.
Un port lourd de gloires et de drames. La fierté et la honte. La grandeur et l’ignominie, assumées en silence. Un lieu profondément espagnol.
Alicante la blanche, heureuse et souriante, prospère et lumineuse ; Carthagène l’argileuse, de terre et d’ocre, recueillie dans la douleur, âme en peine.

Sensations
Je suis à Carthagène depuis une dizaine de jours.
Aujourd’hui, après une courte journée de travail, j’ai décidé de bifurquer et de m’engager sur un petit chemin de traverse, de l’autre côté du pont. Vers ce quartier qui m’attire depuis mon arrivée. En poursuivant la marche, j’ai atterri dans le lit asséché de la rivière.

Et pour la première fois depuis que je vis en Espagne, j’ai brutalement senti que j’étais en terrain connu. Je ne l’ai pas pensé, mais senti.
Une sensation étrange de familiarité, d’être chez moi, non pas au sens du foyer mais de mon lieu naturel.
Une étrange familiarité avec les lieux.

Une végétation, des textures, des couleurs qui évoquent mon lieu naturel. Mon lieu naturel est un lieu de rivières, de marais, de marécages, de friches, de nénuphars, de joncs, de mauvaises herbes, d’herbes folles, de touffes d’herbe et de murs de pierre.
Ici une friche, des arbres foisonnants, des mauvaises herbes, des herbes folles qui poussent entre les rocailles, que personne n’a pris soin d’ôter puisque personne ne passe ici.
Cela m’a profondément émue.
Et je me suis dit, pour la première fois depuis que je voyage, que je pourrais vivre ici durablement, en éprouvant une sensation à la fois de familiarité et de dépaysement, indépendamment des personnes et de la culture.

Scènes de la vie quotidienne
J’aime vivre dans une ville de garnison.
Devant le luxuriant arsenal d’inspiration coloniale, un marin et une femme dansent un étrange ballet. Elle lui tourne le dos, s’éloigne, revient, l’air contrit ; à son tour il s’agace, s’éloigne, se met en colère, s’approche l’air désolé, et rebelote.

C’est jour de permission pour les soldats de l’armée de terre. Ils traversent le port, l’air joyeux. Quelques mètres plus loin, les légionnaires à bonnet rouge font de même. Ils semblent découvrir la liberté.

À l’atelier de réparation Navantia, un navire de guerre se repose et le sous-marin, dans la file, attend sagement son tour.

C’est jour de carnaval, mais qui est déguisé ? Les marins et les soldats en profitent pour se promener incognito.


Ici, il advient toujours quelque chose pour qui sait observer.
Épilogue
Qart Hadasht, Cartago Nova, Cartagena Spartaria, Qartayannat al Halfa, Cartagena, Carthagène, reine d’Hispanie.
Je m’éprends de toi, chaque jour un peu plus.
Je tourne la tête et mes yeux se remplissent de toi.


Je te désire, et naît en moi le désir de te posséder. Pourquoi ?
Ne serait-il pas plus sage de rester libre ? De demeurer un courant d’air ?



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