10 jours de randonnée itinérante sur le sentier des Douaniers (GR34) : 230 km en solo, bivouac et gîte. Rade de Brest et presqu’île de Crozon, de Brest à Douarnenez (Finistère). [Juillet 2023]
Le récit complet
Étape 1 – Brest / Baie de Lanveur – 23 km
La France des roses trémières, des hortensias et des voies ferrées. Quel dépaysement après un an en Espagne ! Tant de vert, d’épais cumulus, d’odeurs de mousses et de bosquets !

Le pont Albert Lappe permet d’embrasser du regard toute l’étendue de la rade de Brest, et le goulet formé par la presqu’île de Crozon.
J’admire longuement le calvaire de Plougastel tout en dégustant une tarte aux fraises… de Plougastel !

La presqu’île de Plougastel est très bucolique, bien que sur cette portion de GR, on n’aperçoive presque jamais la mer.
Je trouve un emplacement idéal pour mon premier bivouac en baie de Lanveur, mais une famille y est déjà en train de faire un feu de camp… Vont-ils aussi camper ici cette nuit ? Non, ils sont juste là pour le dîner et le coucher de soleil. Je leur demande si je peux installer mon tarp à côté d’eux, pas de problème. Vers 23 heures, ils partent en laissant le feu allumé, pensant sans doute me rendre service. Mais cela ne m’arrange guère : un feu rend le bivouac repérable et peu discret. Je ne me sens pas tranquille ! Je sors donc de mon demi-sommeil, éteins le feu et retourne me coucher.
Étape 2 – Baie de Lanveur / Plage de Porsisquin – 22 km
Lever de soleil magique sur la baie. Tous les matins du monde.

Je gambade gaiement à travers la charmante Bretagne bocagère. La douceur des courbes et des teintes me fait penser aux environs de Pont-Aven. C’est une nouvelle preuve du fait que là où supposément, il n’y aurait « rien à voir » (avant d’arriver à la presqu’île de Crozon), il y a tout à voir : paysages, patrimoine religieux (calvaires, abbaye…).
Daoulas, son abbaye, ses commerces, ses habitants fort sympathiques et son slogan hilarant : « la classe à Daoulas » !
J’opte pour une alternative au GR, car celui-ci, pour je ne sais quelle raison, va de Daoulas à L’Hôpital Camfrout par la route (6 km), alors que par le sentier du littoral (balisé PR), on peut faire le tour de la presqu’île de Logonna-Daoulas en 26 km.
Ici, les bras de mer forment des méandres couverts d’alluvions, comme souvent en Bretagne nord. Cela me rappelle les Abers voisins.
Il est des paysages qui constituent en eux-mêmes une invitation au voyage. Ils guident notre regard par un chemin, une rivière, un sillage vers un au-delà qu’il nous faut imaginer et désirer. J’aime ces paysages ouverts.

Hier et aujourd’hui, j’ai beaucoup pensé à l’itinéraire, aux distances, aux étapes et au calendrier, alors que je n’avais rien préparé avant de débuter, comme si une partie de moi refusait de lâcher prise et cherchait à se raccrocher à des chiffres.
Pourtant, il est évident que ce sentier, ce GR34 que je parcours depuis maintenant cinq ans, tout comme les autres sentiers de France et d’Europe, ce sentier, donc, n’est qu’un prétexte pour me retrouver en tête-à-tête avec le ciel, les nuages et les étoiles, les vagues et le vent, la lumière et l’ombre.
Peu importent la distance parcourue et le point d’arrivée. L’essentiel, c’est cet espace, ce temps, ce silence. Ce frissonnement dans les feuilles et dans l’être.
Une très belle éclaircie en fin de journée illumine la pointe de Bendy. Un air de Méditerranée dans le Finistère !

Je m’installe en surplomb de la plage de Porsisquin et hésite longuement (plus de 30 minutes !) entre un premier emplacement de tarp, discret mais exposé au vent, et un second emplacement de belle étoile à 50 mètres de là, bien protégé du vent mais en plein milieu du sentier. J’opte pour l’intimité au détriment de la prudence météorologique. Quelle erreur !
Je mets 30 minutes à installer correctement mon tarp, en raison d’une terre trop meuble et d’une déclivité importante. Puis, en pleine nuit, le vent forcit (comme il était prévu) et mon tarp menace de s’envoler ! Je décide de remballer le tarp et de finir ma nuit à la belle étoile, au second emplacement précité. Les premiers passants arrivent vers 7h20, j’ai eu le temps de tout ranger. Moralité : il est plus important de s’abriter du vent que de s’abriter des regards !
Étape 3 – Plage de Porsisquin / Le Faou – 23 km
Malgré la nuit agitée, j’ai bien dormi et je me sens d’attaque pour cette troisième journée. Du mauvais temps est annoncé cet après-midi, mais pour le moment, la matinée est belle. Je me ravitaille au bourd de Logonna-Daoulas et retrouve avec plaisir le sentier côtier (qui, pour rappel, n’est pas le GR34).

Je contourne le château de Rosmorduc, superbe dans son austérité, et savoure le silence des méandres du Camfrout. J’arrive vers 13 heures au bourg de l’Hôpital Camfrout, quasi désert en ce mois de juillet. Voyant la météo pluvieuse se préciser dans un ciel lourd et déjà menaçant, je réserve par téléphone à l’unique hôtel du Faou, Le Relais de la Place, à 12 km de là, où je passerai la nuit à l’abri des trombes d’eau et des rafales de vent.
Pour éviter le trafic de la départementale et de la voie expresse Brest-Nantes, le GR34, que je viens de retrouver, passe par de nombreux détours forestiers jusqu’au Faou. Je marche sur le GR un moment, puis me résigne à longer la départementale entre Boudourec et le Faou afin d’éviter la pluie. Cela n’est pas dangereux à condition de marcher sur le bas-côté, mais guère agréable. J’atteins finalement le joli village du Faou, je m’approvisionne et pars à l’hôtel me reposer.
Étape 4 – Le Faou / Landévennec – 21 km
Cette nuit, j’ai régulièrement ouvert la fenêtre pour connaître « l’état d’avancement » de la pluie. Très drue à minuit, elle s’affaiblit à 8 heures et persiste jusqu’à 15 heures. Je prends donc tout mon temps dans cette chambre d’hôtel douillette, où je m’attarde volontiers. Après une agréable conversation avec la réceptionniste, je me décide à affronter le peu de pluie qu’il reste.
Sous un abribus, je poursuis ma lecture du beau livre de David Le Breton intitulé « Marcher la vie, un art tranquille du bonheur ». J’ai plaisir à y glaner des citations d’aventuriers, d’explorateurs et de marcheurs, et à comparer leurs ressentis aux miens. L’auteur lui-même y expose une vision profonde, poétique et métaphysique de la marche. Le pèlerinage, dit-il, « implique la peur, la fatigue, mais surtout le détachement des biens de ce monde, les privations, la perte de toutes les familiarités ». Et je me dis qu’après un an de vie nomade, ma vie toute entière est devenue un pèlerinage.

La pluie s’attarde, mais j’ai tout prévu : je n’emprunte que des routes bitumées et évite soigneusement les sentiers herbeux ou boueux. Les hautes herbes gorgées de pluie sont un cauchemar : impossible de ne pas en ressortir avec les chaussures et les chaussettes trempées !
Puis le ciel se dégage lentement en laissant place à un paysage hollandais, et cela m’évoque comme à chaque fois l’Allée de Middelharnis peinte par Hobbema, l’un des plus beaux tableaux du monde.
Après une agréable pause au Terenez Café (qui fait aussi gîte d’étape), je traverse l’imposant pont de Terenez et entre sur le territoire de la presqu’île de Crozon.

La forêt longeant l’Aulne maritime (étrange nom pour une rivière) est luxuriante et mystérieuse. Elle déploie ses fougères géantes rappelant l’univers de Jurassic Park, telles qu’on peut en voir dans les bosquets du Cap Fréhel.
J’admire le cimetière des bateaux logé dans un méandre gigantesque de l’Aulne maritime. Après avoir repéré une maison abandonnée pouvant faire office de lieu de bivouac, je me décide pour le gîte d’étape de Landévennec où je fais connaissance avec deux groupes de randonneurs.
Étape 5 – Landévennec / Le Fret – 26 km (600 D+)
C’est une journée de sociabilité qui commence, au départ du beau village de Landévennec. Nous partons gaiement à sept sous un ciel clément.
L’étape du jour, forestière et au dénivelé conséquent, est longue et peu gratifiante. On y trouve peu de points de vue dégagés, ce qui n’est pas bon pour le moral. Mais l’effet d’entraînement du groupe nous donne de l’énergie.
Après avoir déjeuné sur la grève de l’école navale, nous traversons le village de Lanvéoc à 16 heures et décidons de pousser jusqu’au camping du Fret. Excellent choix : nous y sommes très bien accueillis (« il y a toujours de la place pour les randonneurs ! »), et le camping est idéalement situé près du bourg du Fret, de son étang et de son petit port enchanteur. Nous célébrons la fin de cette longue étape au Café du Port.

Étape 6 – Le Fret / Camaret sur Mer – 23 km
Je me réveille très satisfaite de mon nouveau montage de tarp en A-frame, qui me permet de dormir dans un camping tout en conservant une relative intimité. Le montage a bien supporté le vent et la fine pluie de cette nuit.
Je laisse partir les deux groupes de randonneurs et décide de musarder au port du Fret, contente de l’étape sociale de la veille et heureuse de me retrouver seule avec moi-même : j’entends à nouveau ma voix intérieure. J’aime cette alternance entre de bons moments partagés et des phases de solitude heureuse.
La première partie de l’étape dévoile les îlots au large de Roscanvel. Beaucoup de routes à longer, mais quelques jolis points de vue.
La pointe des Espagnols étant actuellement en travaux, je coupe à travers la presqu’île de Roscanvel, et me voici rapidement de l’autre côté. Je remarque que j’ai quitté la rade de Brest pour l’océan Atlantique : il n’y a plus un arbre, seulement de la lande jaune, mauve et verte. Un tapis de couleurs recouvre la terre.

En face de la pointe des Capucins et de la batterie de Cornouailles construite par Vauban, où je pique-nique, j’aperçois un paysage qui m’est familier. Mais oui, quelle émotion ! Je reconnais la pointe Saint Matthieu, Plougonvelin et le phare du Minou. J’y étais il y a un peu plus d’un an. Que mon regard a changé depuis lors !
Je repère de nombreuses batteries abandonnées qui feraient d’excellents lieux de bivouac, mais il est encore trop tôt dans la journée. En revanche, à l’heure où il serait bon de chercher un lieu de bivouac, il n’y a plus rien : impossible de s’installer dans l’immense zone militaire. J’atterris finalement au camping de Trez Rouz où je retrouve le premier groupe de randonneurs. Je m’offre l’illusion d’un bivouac en forêt en plaçant mon tarp face à un petit bosquet. Crozon n’est décidément pas la terre du bivouac !
Étape 7 – Trez Rouz / Lost Marc’h – 30 km
Je petit-déjeune avec le premier groupe de randonneurs que je laisse partir devant.
Pour le moment, la presqu’île de Crozon ne parvient pas à me séduire. Elle est ordonnée, bien rangée, comme si elle s’offrait aux regards des touristes en sachant parfaitement qu’elle est belle. Le caractère de la Bretagne nord me manque, rude, indomptable.
Peut-être ai-je vu trop de beautés cette année ? La côte Est de l’Espagne est superbe, et je me suis enivrée. Cela me pousserait-il à la comparaison ?
J’ai écrit les lignes qui précèdent sur la plage de Pen Hat, entre les pointes de Toulinguet et de Pen-Hir. Par un heureux clin d’œil, la suite de l’étape s’est chargée de me mettre une grosse claque de beauté et de me faire changer d’avis. Heures sublimes !
De la pointe de Pen-Hir à la pointe de Lost Marc’h, je rencontre sept averses, du vent, des rafales, du brouillard, mais aussi des éclaircies miraculeuses révélant la presqu’île.

La géologie a été presque absente pendant six jours, la roche étant noyée sous les arbres. Et là, tout à coup, c’est un véritable festival de falaises, de plissements, de rochers… La fête de la pierre pour mon plus grand bonheur ! Et que dire de la lande ? Une féerique mosaïque de couleurs. Les ajoncs jaunes, la bruyère violette et les arméries rouge carmin dans un écrin vert. J’ai l’impression de marcher au bord d’un arc-en-ciel !
Cette « côte sauvage » me rappelle le Cap Fréhel ou Quiberon. En fin d’étape, après le château de Dinan (qui n’est pas un château mais un rocher), je revois l’arrivée à Saint Michel en Grève, entre lumières crépusculaires, éclaircies, falaises et à-pics.

Je dois m’arrêter une journée à l’Hermine, gîte de Saint-Hernot, pour cause de pluie diluvienne et de brouillard, mais je me réjouis à l’idée de passer le cap de la Chèvre dans deux jours.
Étape 8 – Lost Marc’h / Morgat – 20 km
Lors de ma journée de repos forcé au gîte de Saint-Hernot, je fais la connaissance de deux randonneuses, Lisa et Mathilde, avec lesquelles j’ai rapidement des atomes crochus. Nous décidons donc de faire ensemble l’étape du cap de la Chèvre.
Parties sous un ciel lourd, nous voyons le ciel se dégager progressivement et le panorama avec : la merveilleuse côte sauvage de Lost Marc’h au cap de la Chèvre, en passant par l’immense plage de la Palue, très prisée des surfeurs.
Le cap de la Chèvre n’est pas à proprement parler un cap abrupt, mais un bout de terre arrondi matérialisé par un sémaphore et par un mémorial, comme souvent en Finistère.
Nous pique-niquons au cap et démarrons l’après-midi sous un beau ciel bleu. Quelle chance, pour cette portion si renommée, à juste titre, du GR34 ! Les falaises sont à couper le souffle. Côté végétation, c’est le jour et la nuit ! Cette côte est aussi luxuriante que la côte sauvage est désolée. De hautes fougères, des pins méditerranéens et des plages paradisiaques aux eaux turquoises. Et encore un peu de lande pour ajouter des touches de couleurs !

Sur un promontoire rocheux faisant face à l’île Vierge, Lisa, Mathilde et moi faisons une séance de respiration et méditation. Moment partagé, hors du temps.
À notre arrivée à Morgat, le ciel se couvre à nouveau. Nous cherchons à nous baigner coûte que coûte, mais l’eau est froide et le vent souffle !
Puis nous terminons la journée à l’excellente crêperie Atao Aman, un lieu qui a une âme. Coup de chance (mais je ne crois pas en la chance), je parviens à me loger sans réservation à cinquante mètres de là, au gîte de la Baie. La météo, encore une fois, s’annonce rude cette nuit.
Étape 9 – Morgat / Pointe de Keric – 24 km
Je quitte Morgat vers 11 heures, sans me presser, sous un ciel pluvieux (comme souvent en ce mois de juillet 2023, à la météo exécrable).

Morgat est une petite ville balnéaire aux élégantes villas me rappelant Dinard. Le charme suranné de l’architecture balnéaire fin XIXe me fait un peu oublier le mauvais temps. Il est prévu que la pluie cesse vers 11 heures, alors qu’en réalité elle s’arrête à 15 heures.
Un peu désespérée à l’heure du déjeuner, je tente ma chance à la crêperie Le Korrigan sur la plage de Postolonnec, dont je sais pertinemment qu’elle sera complète en ce samedi pluvieux. Mais mon ange gardien veille, aujourd’hui en la personne d’un gentil serveur qui me propose un tabouret pour manger au comptoir, ce que je m’empresse d’accepter. Après une bonne galette revigorante, je repars sous la pluie.
La zone de l’aber m’enchante avec son marais, ses joncs, sa végétation lacustre et son moulin à chaux. En franchissant l’aber et après une pause face à l’île de l’Aber, le paysage se dévoile enfin, sous un ciel presque bleu. Métamorphose du paysage ! L’eau devient turquoise, le sable doré et tout semble regorger de lumière.

La suite de l’étape est un enchantement, de falaise en falaise et de plage en plage, jusqu’à l’immense plage de Telgruc sur Mer. J’ai le cœur léger, le sac aussi (car je n’ai plus de vivres et presque plus d’eau), et je me sens d’humeur joyeuse !
Du vent en rafale est prévu cette nuit, mais je suis tellement enthousiaste à l’idée d’une nuit sans pluie que j’improvise une belle étoile sous l’unique arbre de la pointe de Keric, sur une petite butte à l’abri des regards. Je m’endors face à l’océan, avec le reflet de la lune sur l’eau et les lumières de Douarnenez au loin.
Étape 10 – Pointe de Keric / Douarnenez – 22 km
Après la pluie, la belle étoile. Les rafales ne m’ont pas empêchée de dormir comme un loir. J’ai dormi sur le plus doux des lits : la terre de France.
Aujourd’hui je chemine gaiement sur cette terre, en pleine conscience de l’amour que je lui porte. Cette terre herbeuse et grasse, cette terre de prés, de coquelicots, de marguerites et de pissenlits, de bruyères et de fougères, d’aubépines et de mûriers, d’orties et de ronces. Je la touche, je la hume, je la renifle, je m’enivre de ses couleurs et de son moelleux.
Ô campagne française, terre nourricière que je vois en rêve, depuis mes contrées désertiques d’Espagne où la pluie tombe une fois l’an. La France, cet espace imaginaire si rarement réel, que je peuple de fossiles et de chimères.

La journée est belle, ce qui aura été rare pendant cette quinzaine. J’en profite pour flâner, m’asseoir sur des rochers et contempler.
L’étape entre Pentrez et Douarnenez est une succession de plages et de basses falaises. J’arrive en fin de journée à la plage du Ris de Douarnenez, où je retrouve mes amis qui sont en vacances ici. Nous passons une agréable soirée et je dors sur un vrai matelas !
La météo s’annonce exécrable, j’hésite à repartir ou à m’arrêter ici pour cette année. Dois-je persévérer ou savoir m’arrêter à temps ? La météo se change de trancher à ma place : le lendemain, lors d’une tentative d’étape entre Douarnenez et le cap Sizun, le sentier côtier se transforme en dangereux toboggan et mon téléphone rend l’âme sous une pluie battante. C’est pourquoi le récit que vous venez de lire comporte si peu de photos !
Je reviendrai afin de boucler mon tour de Bretagne à pied, en parcourant le tronçon qui me manque : Douarnenez / Concarneau.


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