Road-trip en Albanie

Année 2 : Albanie, Grèce & Turquie

3 semaines en Albanie : Durrës, Tirana, Berat, Gjirokastër, Ksamil et Saranda [Juillet 2024]

En quête de l’identité albanaise, si bien décrite par Ismail Kadaré (décédé à Tirana le 1er juillet 2024)

Un joyeux bazar

Les religions

La tolérance religieuse en Albanie est remarquable. Toutes les religions cohabitent de façon respectueuse (islam, bektashisme, orthodoxie et catholicisme), et ce pour des raisons historiques.

Pendant des siècles, les Albanais de toutes confessions se sont unis derrière l’aigle bicéphale (symbole de l’Albanie). Ils ont généralement lutté pour l’identité albanaise au détriment de leur appartenance religieuse (par exemple, les musulmans albanais s’alliant aux chrétiens albanais contre les musulmans ottomans).

De plus, la dictature communiste a persécuté toutes les communautés religieuses et imposé un athéisme d’État, ce qui a probablement contribué à renforcer la tolérance religieuse. En Albanie, les mosquées se trouvent à côté des églises. Beaucoup de gens ne sont pas pratiquants et les musulmanes ne portent pas le voile. Mère Teresa, qui était albanaise, est vénérée par tous dans son pays d’origine.

La sécurité

L’Albanie est, sans aucun doute, l’un des pays les plus sûrs que j’aie visités. Certes, il faut pouvoir se débrouiller en parlant avec les mains et en baragouinant trois mots d’anglais ou d’albanais. Certes, le pays est corrompu. Mais en tant que touriste, il est possible d’y voyager l’esprit tranquille. Pas de vols, pas d’agressions, pas d’incivilité. Les gens n’interpellent personne et ne dévisagent personne. C’est notamment un pays très sûr pour une femme seule.

Les bus et autocars

À Durrës, je vois passer un bus de la communauté de communes de Sophia Antipolis et un bus d’une autre ville de France. Puis à Berat, je monte dans un vieux bus de la RATP qui me replonge en enfance (c’est exactement ce bus que je prenais pour aller au collège). Retour vers le futur : tous les bus français d’il y a vingt ou trente ans finissent leur vie en Albanie. Et les Albanais ne prennent pas la peine d’enlever les numéros de bus français, les écriteaux ou l’affichage lumineux en français. Un voyage en soi !

Le fonctionnement des bus et autocars albanais relève du casse-tête. Pas d’arrêt de bus, pas de destination affichée, pas d’horaire fixe. C’est simple : en Albanie, tout le monde sait comment ça marche, sauf les touristes. Pour vous aider, voici le mode d’emploi que j’ai concocté à base d’essai-erreur et d’observation :

  • Des gens qui attendent au milieu de nulle part indiquent la présence d’un arrêt.
  • Dans la plupart des villes hormis la capitale (par exemple Berat ou Gjirokaster), il n’existe qu’une ou deux lignes de bus. Peu de chances de se tromper, à condition de bien s’orienter (nord, sud, est, ouest).
  • Une fois monté à bord, s’approcher du conducteur en articulant au mieux la destination qui vous intéresse. Par exemple : qendër (« kenter ») pour le centre-ville, spitali nene Tereza (hôpital Mère Teresa), etc.
  • Monter sans payer. Pendant le trajet, un contrôleur vous demandera le prix du ticket (entre 30 et 40 leks) et vous donnera un coupon de papier (le ticket). Toujours avoir des leks sur soi, et pas seulement dans le bus : au restaurant, à l’hôtel, tout se paie en espèces.
  • Depuis une gare routière : certains autocars ne partent qu’une fois par jour (par exemple, le Berat-Gjirokaster). Idéalement, prendre une photo du panneau d’affichage afin de préparer votre prochain trajet (ci-dessus, le panneau d’affichage de Berat).
  • Les chauffeurs d’autocars ou de mini-bus sont propriétaires de leur ligne. Pour optimiser leur chiffre d’affaires, ils essaient de vendre tous les sièges avant de démarrer. Par conséquent, ne pas se fier à un chauffeur qui prétend que son autocar va partir dans 5 minutes.
  • En règle générale, ne pas partir du principe que les informations sont disponibles sur Internet. En Albanie, les informations s’obtiennent en parlant avec les mains (ou, avec beaucoup de chance, en parlant anglais).

La gastronomie

Au carrefour des influences turques, grecques et italiennes, des Balkans, de la Méditerranée et de l’Empire ottoman, la cuisine albanaise flatte les papilles grâce à la variété de ses ingrédients et de ses assaisonnements.

Hormis le fameux byrek (que je n’ai pas pris en photo), vous trouverez dans l’ordre les plats suivants : assiette mixte traditionnelle à Berat (restaurant Rrapi), « tranche avec œuf » (Fetë me vezë, pain trempé dans l’œuf puis frit à la poële) à Saranda, gâteau et yaourt artisanal à Tirana, salade grecque à Ksamil, poivrons farcis à Tirana (restaurant Oda Garden).

Les étapes

Durrës

Fraîchement débarquée après une nuit de ferry (depuis Bari en Italie) et un passage de douane vite expédié (avec passeport ou carte d’identité française), je découvre l’ambiance du pays ainsi que la gentillesse, le calme et le sens de la débrouille des Albanais. Les personnes âgées font leur baignade du matin sur la plage tout près du centre-ville, les gens sont détendus.

Rapidement, je me rends compte que visiter l’Albanie au mois de juillet n’est pas idéal : il fait déjà 35°C à 10 heures. Ce constat se vérifiera tout au long du mois. Une chaleur de plomb sur la côte, au bord des lacs, en montagne, dans la capitale, absolument partout. Ce qui m’oblige à adapter mon rythme à celui des Albanais : excepté pour aller à la plage, je ne sors de mon logement qu’avant 13 heures ou après 18 heures.

L’antique Épidamne de Thucydide est devenue Durrës, une station balnéaire tranquille et attachante. Malgré la fermeture de son musée archéologique à la suite du tremblement de terre de 2019, je garderai un excellent souvenir de Durrës. Son amphithéâtre, sa tour vénitienne, ses colonnes romaines au détour d’une rue, ses mosquées, ses églises, ses monuments communistes, ses buildings et ses plages. Une mosaïque d’influences et d’époques, à l’image de ce pays.

Tirana

Je pose mon sac à dos pendant 12 jours à Tirana. Pendant la journée, je travaille sur le balcon, à l’ombre, avec vue sur les monts Dajti. À partir de 18 heures, je sors me promener pour un paseo à l’albanaise, dans une ambiance très chill. Et si je m’aventure dans les rues avant 18 heures, c’est pour aller prendre le frais dans un bunker.

Les Albanais aiment l’Union européenne (qu’ils rêvent d’intégrer), d’où la présence de drapeaux européens sur les façades de bâtiments officiels. Ils aiment également leur principal allié depuis la fin de la guerre froide, à savoir les États-Unis, d’où la présence d’une rue George W. Bush et d’autres symboles pro-américains.

Et ils aiment la France, comme je le constate lors du quart de finale de l’équipe de France (Euro 2024) sur l’écran géant de la place Skanderbeg. Ils m’accueillent, me peinturlurent et me donnent un drapeau pour couvrir mes épaules. Ils pleurent, s’arrachent les cheveux et hurlent de joie au moment de la victoire. Ils chantent la Marseillaise, car ils connaissent les paroles.

Cependant, avant les années 1990, la situation était tout autre.

À la fin de la Seconde guerre mondiale, après plusieurs années d’occupation d’abord fasciste puis nazie, le parti communiste albanais dirigé par un certain Enver Hoxha, chef de la résistance, se révèle être un oppresseur d’un genre nouveau. Il impose pendant plus de 40 ans une dictature d’une brutalité et d’une longévité jamais égalées dans l’histoire humaine (à l’exception de la Corée du Nord).

Enver Hoxha, dictateur cruel au visage pourtant doux et aux tendances nettement paranoïaques, s’appuie sur l’histoire de l’Albanie (un pays sans cesse tiraillé et envahi par ses voisins, qu’il s’agisse des Turcs, des Grecs, des Serbes ou des Italiens) pour renforcer la psychose totalitaire de son régime communiste.

Enver Hoxha fait poser des barbelés aux frontières dès 1944 (presque 20 ans avant le mur de Berlin : un avant-gardiste !). Au fil des décennies, il décide de couper les ponts avec tous ses alliés : l’URSS de Staline, puis la Chine de Mao. Dans les années 1970, alors que l’isolement de l’Albanie est complet, il fait construire 170 000 bunkers qui sont encore visibles à l’heure actuelle. Dans un pays grand comme la Bretagne, cela représente 1 bunker pour 10 habitants. Plutôt confortable !

N’ayant jamais servi faute d’envahisseur et de réelle menace, les bunkers sont aujourd’hui des abris pour les chauves-souris ou des musées d’histoire. Vous pouvez voir ci-dessous la pyramide d’Enver Hoxha, mausolée construit après son décès en 1985, reconverti en lieu iconique de Tirana (bars, restaurants et spot de coucher de soleil avec bancs, rambardes et escaliers flambants neufs), ainsi que le Bunk’Art 1, principal bunker d’Enver Hoxha et de son gouvernement, reconverti en musée du XXe siècle albanais.

Et je ne crois pas aux coïncidences.

Le 1er juillet 2024, jour de mon arrivée à Tirana, le grand écrivain albanais Ismail Kadaré décède dans cette même ville. Lui qui a eu le courage de lutter contre la dictature d’Enver Hoxha avec sa plume comme seule arme.

Après avoir lu deux romans de Kadaré, Le Général de l’armée morte et Le Palais des rêves, je poursuis mon exploration de l’identité albanaise avec La Discorde. Un long essai sur ce que Kadaré nomme les symboles de l’albanitude : l’hymne, l’aigle bicéphale et surtout, Gjergj Kastriote dit Skanderbeg, le héros médiéval des Albanais. Il est vrai que l’effigie de Skanderbeg est partout, aussi bien sur la place principale de Tirana que sur le bureau de Kadaré.

La figure de Kadaré m’accompagne tout au long de mon périple albanais. Je lis ses écrits, je visite les musées et j’admire les photos, les affiches et le street art qui lui sont dédiés.

Lors de ma visite de l’appartement-musée de Kadaré (qui se situe au troisième étage du bâtiment de la première photo ; sonner à n’importe quel interphone pour entrer dans le bâtiment), dans l’atmosphère intime et étouffante de sa bibliothèque, j’écris ce poème en hommage au grand écrivain, penseur et homme, et à sa ville avec laquelle il entretenait des rapports si complexes :

Chronique d’une fournaise

Brûlant, éreintant
Les monts crachent ton souffle
Ta brume imaginaire
Inhume immeubles et ponts
Suffoquent tes marchands
Assis dans l’ombre

Folklore, mythes et chansons
Parmi Dante et les siens
Dans sa bibliothèque
Ton poète s’est éteint
Quarante jours de noir
Deuil lugubre

Et moi, le crêpe aux lèvres
J’étais là sans savoir
Et comme par effraction
J’ai rêvé
J’ai souri

Pour changer d’ambiance et d’époque, je me rends au Musée archéologique national. Une collection fort intéressante, comportant de belles pièces exposées sans aucune explication. Un petit musée entièrement dans son jus !

Le dernier jour, je participe à une excursion au lac Bovilla (à une heure de voiture de Tirana) et nage dans une eau turquoise dont la température est très agréable.

Berat

À Berat, j’entre dans un univers de conte de fées. Des montagnes, des collines, une rivière, des méandres, des maisons aux mille fenêtres, un château, des murailles, des mosquées médiévales, des basiliques tout aussi médiévales, des icônes byzantines, des ruelles charmantes, des dentelles artisanales et des roses trémières.

Par une chaleur écrasante, avec deux voyageurs rencontrés à l’auberge de jeunesse, nous partons à la recherche d’une piscine naturelle dans les environs de Berat. Le lieu est difficile à trouver et quasi inexistant sur Internet ; seuls les locaux connaissent ce secret bien gardé. Un taxi nous dépose au milieu de nulle part, et après une quinzaine de minutes de marche sur un sentier caillouteux, nous atteignons l’eau promise.

Dans l’eau turquoise (et glacée) de la piscine naturelle, l’unique restaurant du coin a mis en place un système ingénieux de câbles et de poulies afin de garder les pastèques au frais. Très albanais !

Gjirokastër

À la gare routière de Gjirokastër, je retrouve mon amie Laetitia pour quatre jours de rigolade et d’étonnement permanent. Comme à Berat, j’ai la sensation d’être dans un conte de fées. Le village déploie son château, ses murailles, son pont d’Ali Pacha, sa mosquée et ses palais dans un décor de vignes, d’oliviers et de canyons. L’Albanie rêvée !

Gjirokastër présente la particularité d’être le lieu de naissance de deux figures albanaises déjà évoquées : Ismail Kadaré et Enver Hoxha. En parcourant ses ruelles, j’essaie de retracer les sillages que la « ville de pierre » a laissés dans l’imaginaire de chacun d’eux.

À l’occasion d’un festival organisé par le Kinema de Gjirokaster, nous sommes seules dans la salle pour voir Lulëkuqet mbi mure (Coquelicots rouges sur les murs), grand classique du cinéma albanais. Il s’agit d’un film de propagande communiste de 1976, qui raconte la vie d’un orphelinat sous l’occupation fasciste dans les années 1940. Le film est à la fois sublime et inquiétant d’efficacité. Cela me fait comprendre que la propagande n’est pas toujours grossière : de véritables chefs d’œuvre peuvent naître de la fange. À la fin de la séance, Laetitia vêtue de rouge est prête à prendre sa carte au parti !

Le musée ethnologique (qui est également la maison natale d’Enver Hoxha) permet de découvrir les traditions, les chants, les costumes, le mobilier et la gastronomie de Gjirokastër. Nous logeons dans une belle maison ancienne, sur la colline à l’écart de la vieille ville. J’en profite pour manger de délicieux raisins !

Ksamil

Changement d’ambiance à Ksamil, le « Saint-Tropez » de l’Albanie. La plupart des plages sont privées et les prix sont plus élevés qu’ailleurs, mais le parallèle s’arrête là ! En effet, l’atmosphère est bon enfant comme dans le reste de l’Albanie. Et la beauté du paysage est captivante, malgré le tourisme de masse.

Nous flambons comme des reines sur la seule portion de plage publique de la ville (au fond à gauche de la Paradise beach). Pour zéro euro, c’est parfait. Si vous choisissez un autre emplacement, il vous en coûtera vingt euros minimum (parasol + chaise longue).

Nous faisons une escapade archéologique d’une demi-journée à Butrint, juste à côté de Ksamil (en bus, taxi ou autostop). Le parc national de Butrint est le lieu culturel le plus visité d’Albanie. Rien d’étonnant à cela : un site archéologique parfaitement préservé et extrêmement varié, qui comporte un temple grec, un amphithéâtre romain, une basilique et un baptistère byzantins, une tour vénitienne et j’en passe. Le tout dans un décor exceptionnel : des montagnes surplombant une lagune ; une faune et une flore remarquables.

Butrint était le lieu de chasse favori d’Ali Pacha, qui y a construit un château sur l’eau, encore visible aujourd’hui. Nous reparlerons d’Ali Pacha à Ioannina, lorsque j’aurai franchi la frontière entre l’Albanie et la Grèce, et que je me trouverai à 50 kilomètres de Butrint à vol d’oiseau.

Saranda

Laetitia s’en repart en France et je m’accorde quelques jours de repos à Saranda, où je loge chez l’habitant dans une superbe maison traditionnelle surplombant la baie de Saranda.

Dès mon arrivée, les grands-parents de la famille me nourrissent des produits de leur jardin : figues, pastèques, concombres, raisins et huile d’olive. Ils ne parlent pas anglais et font appel à leurs petites-filles pour la traduction : Ariona, 13 ans et Rubina, 14 ans. Je sympathise rapidement avec les deux jeunes filles et passe une inoubliable journée à la plage en leur compagnie et avec leurs parents, oncles, tantes et cousins. Grâce à leurs attentions, leurs discussions et leur gentillesse, je me sens comme en famille. C’est un sentiment tellement rare et précieux dans ma vie nomade !

Et pour la première fois de ma vie, je monte sur un jet-ski, invitée par l’un des oncles !

Je ne peux que vous recommander les chambres et appartements tenus par la famille d’Ariona et de Rubina, mes deux amies albanaises. Je chérirai longtemps ces jours de bonheur à Saranda.

Ce n’est qu’un pafshim (au revoir)…

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