Année 2 : Albanie, Grèce & Turquie
1 mois [Été 2024]
À cheval sur deux continents (Europe et Asie), au carrefour de trois mers (Marmara, mer Noire, Méditerranée), dans l’estuaire formé par le Bosphore et la Corne d’Or, la topographie d’Istanbul fascine les voyageurs depuis des millénaires.
Mon Istanbul n’est pas exotique, « magique » ou bien étrange, il doit beaucoup au Bosphore de mon enfance et est tout simplement extraordinaire.
Orhan Pamuk, Istanbul

Les transports
Dès mon arrivée à Istanbul, j’ai acheté une Istanbulkart me permettant d’emprunter n’importe quel moyen de transport (métro, ferry [en turc vapur], tram, bus…) sans avoir à réfléchir. La carte se recharge à n’importe quelle borne, facilement identifiable grâce à sa couleur bleue.

Je trouve le réseau de transport public particulièrement intuitif, efficace et agréable pour un touriste : tout est fluide, clair, bien indiqué. Il suffit de valider la Istanbulkart à chaque trajet. Le paiement s’effectue par nombre de trajets, il n’y a ni correspondance ni temps limité. Hormis l’empressement des stambouliotes (habitants d’Istanbul) à entrer et sortir des ferries, trains et autres, c’est un vrai plaisir d’utiliser les transports en commun à Istanbul.





Selon l’emplacement du logement, les transports peuvent être indispensables ou non. Pour ma part, j’ai habité sur la rive asiatique, à Kadiköy. Afin de me rendre sur la rive européenne, j’ai emprunté très régulièrement le ferry Kadiköy-Karaköy-Eminönü (de temps à autre, j’ai aussi pris le métro M4 ainsi que le train Marmaray qui passe sous le Bosphore).

La nourriture
Manger à Istanbul, c’est un pur bonheur ! Véritable paradis de la street food, il y en a pour tous les goûts et les budgets. Dans l’ensemble et malgré l’inflation galopante que connaît la Turquie depuis plusieurs années, le coût de la vie (en particulier le prix de la nourriture) est plutôt faible à Istanbul, à l’exception des prix des billets d’entrée dans les musées et monuments de la ville, totalement disproportionnés (voir plus bas).
Dürüm au yaourt (photo de gauche) , kebab, köfte (boulette de viande), pilaf (riz), pide (photo de droite), lahmacun (sorte de pizza à la turque), beignets (photo du milieu) et bien évidemment, l’incontournable simit (pain circulaire aux graines de sésame) que l’on trouve à chaque coin de rue et dont les miettes servent parfois à nourrir les mouettes.




Sur le tard, j’ai adopté comme cantine le restaurant Pehlivan (photo du bas), en plein cœur du quartier gourmand de Kadiköy. La nourriture est délicieuse, faite maison, pas chère (le plateau de la photo coûte environ 5 €) et il est possible de choisir parmi une grande variété de plats et de desserts. En plus, le personnel est attentionné et me reconnaît à chaque fois que je viens, ça fait plaisir !
3 incontournables : Atatürk, le drapeau et les chats
Mon jeu préféré à Istanbul consiste à « compter les Atatürk ». Héros national, fondateur de la nation turque il y a tout juste un siècle, Atatürk est omniprésent dans les rues d’Istanbul, les gares, les échoppes et jusqu’aux lieux les plus improbables. Je m’amuse aussi à repérer d’innombrables « goodies » à son effigie. Parmi les plus originaux : des tasses, des t-shirts, des timbres, des cahiers, des autocollants de voiture, des tatouages…
Atatürk est généralement accompagné d’un drapeau turc, et il existe même des vendeurs de drapeaux à la sauvette.







Hormis Atatürk et le drapeau turc, les stars d’Istanbul sont incontestablement les chats. C’est simple, je pense qu’il y a autant de chats que d’habitants à Istanbul. Ils sont plus ou moins choyés selon les quartiers et nourris de façon institutionnalisée (notamment dans le métro). Ils contribuent au charme chaotique de la ville.


Musées et monuments
En raison des prix exorbitants des billets d’entrée dans les musées et monuments de la ville (voir plus haut), choisir parmi la myriade de visites culturelles à Istanbul peut être un vrai casse-tête.
Commençons par les musées. Dans l’ordre chronologique des civilisations qu’a connues la Turquie :
Musée archéologique d’Istanbul : merveilleuse collection permettant de découvrir la richesse du patrimoine archéologique d’Istanbul et de la Turquie en général. Le bâtiment qui abrite le musée, un palais néo-classique doté d’un superbe jardin, vaut également le détour. Parmi les éléments les plus remarquables de la collection : les sarcophages royaux de Sidon (phéniciens), l’aile consacrée aux fouilles de Troie, les bas-reliefs perses et les sculptures des époques hellénistique et romaine.









Musée des arts turcs et islamiques : autre merveilleuse collection qui permet de découvrir les royaumes et empires musulmans, du VIIIe au XIXe siècle, ayant marqué la Turquie de leur empreinte.












En particulier, une aile du musée est consacrée à l’art ottoman et à l’ethnographie de l’Empire ottoman. Indispensable si vous souhaitez comprendre un peu mieux ce vaste Empire, dont l’autorité s’étendait des Balkans à l’Égypte !





Musée Pera : un joli musée, situé non loin de la célèbre avenue Istiklal, aux expositions temporaires de qualité. Le musée Pera abrite également cinq tableaux du peintre (également conservateur et archéologue) le plus important du XIXe siècle ottoman : Osman Hamdi Bey.




Musée de l’innocence : après avoir terminé le roman éponyme d’Orhan Pamuk, j’avais vraiment envie de visiter ce lieu insolite qui rassemble les objets mentionnés dans le roman. Mais comme le prix est passé à 400 livres et que le billet imprimé dans le livre numérique n’est pas accepté (obligation de présenter le roman papier), j’ai finalement décidé de ne pas visiter le musée. À la place, j’ai lu un autre livre d’Orhan Pamuk, à mi-chemin entre biographie et déclaration d’amour à sa ville : Istanbul.
Cet entrelacement singulier de ruines et d’histoire, de vie et de ruines, d’histoire et de vie, les vestiges de l’ancien tissu urbain constitué de bois et de pierres, le plaisir de me rendre dans des quartiers éloignés, tout ça formait pour moi comme un « monde parallèle ».
Orhan Pamuk, Istanbul

À présent, voici mes recommandations concernant les monuments de la ville. Il s’agit essentiellement de mosquées (car je n’ai pas visité la Citerne romaine).
Dans toute la Turquie, seules deux mosquées sont payantes, et les deux sont situées à Istanbul : Sainte-Sophie et Saint-Sauveur-in-Chora. Musées-mosquées, elles abritent des trésors d’art byzantin.


Sainte-Sophie : contre toute attente et après avoir longuement hésité, j’ai choisi de ne pas visiter l’intérieur du monument le plus emblématique d’Istanbul. En effet, non seulement le prix me semble excessif, mais c’est aussi un coup à y perdre sa journée, car il est impossible de réserver un billet en ligne. D’abord, il faut faire la queue pour obtenir un billet. Ensuite, il faut faire la queue pour entrer dans Sainte-Sophie. Au total, l’attente peut durer plusieurs heures.
Par ailleurs, depuis que Sainte-Sophie est redevenue une mosquée, seule la partie supérieure est accessible aux non-musulmans. De plus, la façade et l’un des minarets sont en rénovation. Je reviendrai lorsque l’ensemble du monument pourra être visité.

En attendant, il existe une bien meilleure option pour ceux qui souhaitent admirer des chefs-d’œuvre d’art byzantin à Istanbul :
Saint-Sauveur-in-Chora (Kariye Camii) : située à Fatih, non loin du joli quartier de Fener/Balat qui vaut le détour (voir plus bas), Chora est actuellement une mosquée, entièrement réservée à la visite à certaines heures. Cet écrin de mosaïques et de peintures byzantines, largement méconnu des touristes, est en parfait état de conservation. Dans l’ensemble du monde byzantin, le seul lieu pouvant rivaliser avec l’émerveillement que m’a procuré Chora est le monastère d’Osios Loukas (près de Delphes). Le billet d’entrée de Chora coûte 20 €, mais si vous aimez l’art byzantin, vous serez gâtés.















Mosquée Süleymaniye : selon moi et selon certains habitants, il s’agit de la plus belle mosquée de l’époque ottomane à Istanbul. On peut admirer sa silhouette imposante sur une colline surplombant le quartier historique d’Eminönü, en accostant à Karakoy à bord d’un vapur.



Mosquée bleue : moins bleue que ne le laisse croire le nom « marketing » de cette mosquée, dont le véritable nom est Sultanahmed Camii (car le sultan Ahmed l’a fait construire). Sa particularité est de posséder pas moins de 6 minarets, un record dans le monde musulman.


Se perdre dans Istanbul
Comment donc la beauté d’une ville, la richesse de son histoire ou bien ses mystères pourraient-ils être des remèdes à nos souffrances intérieures ? Peut-être aussi que la ville où nous vivons, tout comme notre famille, nous l’aimons parce que nous n’avons pas d’autre solution ! Mais il nous faut inventer les lieux et les raisons à venir de notre amour pour elle.
Orhan Pamuk, Istanbul

À Istanbul, il n’y a pas de « centre-ville ». Chaque quartier constitue son propre centre de gravité. Un vrai bonheur pour les promeneurs curieux.

J’ai beaucoup aimé l’atmosphère vivante et décontractée de la rive asiatique. Kadiköy et Üsküdar sont des quartiers authentiques, ouverts et tolérants où il fait bon vivre. J’ai parcouru la promenade du bord de mer (au sud de Kadiköy) d’innombrables fois, notamment au coucher de soleil.














Depuis Kadiköy, la skyline des coupoles, minarets, collines et buildings de la rive européenne est fantastique.

Sur la rive européenne, Eminonü (vieille ville d’Istanbul), d’une grande beauté architecturale, est un quartier très fréquenté par les touristes puisque la plupart des musées et monuments s’y trouvent. Toutefois, à l’écart de la foule, j’ai savouré la fraîcheur ombragée et le calme verdoyant du parc Gülhane.








Les marcheurs souhaitant se rendre à Saint-Sauveur-in-Chora depuis Eminönü seront récompensés, car ils longeront la Corne d’Or par la promenade du bord de mer et traverseront les mignonnes ruelles des quartiers de Fener et Balat.








S’ils osent s’aventurer hors de ces ruelles, les promeneurs iront jusqu’à découvrir l’autre Istanbul dont parle Orhan Pamuk. L’Istanbul mélancolique, pauvre et délabré. Mais malgré sa pauvreté, Istanbul ne connaît qu’une faible mendicité en raison de la diversité de ses petits métiers de rue (vendeurs de simit, de thé, de paquets de mouchoirs) et de son entraide collective.
La pauvreté côtoyant la grande histoire, les quartiers repliés sur eux-mêmes malgré leur sensibilité évidente aux influences extérieures, la perpétuation de la vie communautaire, à la manière d’un secret, en arrière de la beauté monumentale et naturelle extravertie : sont-ce là les secrets d’Istanbul pour se préserver des relations fragmentées et fragiles de la vie quotidienne ?
Orhan Pamuk, Istanbul

De l’autre côté du pont de Galata, lieu favori des pêcheurs stambouliotes, les quartiers de Karaköy et Beyoğlu sont orientés vers le shopping, la fête et le tourisme. Il est intéressant de se balader au moins une fois entre la tour de Galata et la place Taksim, le long de l’avenue Istiklal, en fin d’après-midi. Ambiance garantie ! Et lorsqu’on sort des sentiers battus (par exemple à Çukurcuma), on retrouve une vie de quartier et une atmosphère de village beaucoup plus authentique.











Le dimanche, pour s’évader et prendre le large, rien de tel qu’une baignade sur l’une des quatre îles au Prince (accessibles en ferry depuis Kadiköy) ou une balade en kayak sur le Bosphore.










Conclusion : Istanbul et le hüzün
Le sentiment fondamental qui règne sur Istanbul et s’est propagé dans les environs de la ville ces cent cinquante dernières années est incontestablement de la tristesse, je n’en ai pas le moindre doute. Ce que j’essaie de raconter, c’est ce qui découle de l’invention, de l’expression et de l’invocation de ce sentiment en tant que concept.
Orhan Pamuk, Istanbul
Le hüzün plane sur la ville et ses habitants. Mais qu’est-ce que le hüzün ? Il s’agit d’un sentiment, quelque part entre la nostalgie et la mélancolie, comparable à la saudade portugaise et brésilienne.
Le Bosphore, la Corne d’Or, les mouettes, la fumée des vapurs, la foule sur les quais, les minarets et les coupoles…

Istanbul ne peut se comprendre sans le hüzün. Afin de m’en imprégner, j’ai écouté de la musique turque (arabesque, pop et rock indé) tout en lisant les pages d’Orhan Pamuk, j’ai parlé du hüzün avec mon amie stambouliote Ceren, j’ai inlassablement observé les gens dans la rue et j’ai étudié l’histoire contemporaine de la Turquie et de Constantinople, rebaptisée Istanbul.
Lorsque l’Empire ottoman déclinant s’efface devant la République de Turquie en rupture avec le reste du monde et uniquement préoccupée d’une identité turque encore mal définie, Istanbul ressentit la perte de ses anciens jours bruissant d’une multitude de langues, de victoires et de faste, pour se transformer en un endroit déserté, vide, noir et blanc, monotone et monolingue, où chaque chose s’enroulait lentement sur elle-même.
Orhan Pamuk, Istanbul
Le souvenir d’une civilisation disparue, l’effondrement comme état d’âme, c’est ça, le hüzün.

J’ai fini par te ressentir, hüzün, et grâce à toi je crois avoir percé le secret d’Istanbul.
Hüzün
Nostalgie stambouliote
Tu me prends à la gorge
Hüzün
Fumée noire des vapurs
Iode des quais grouillants
Hüzün
Tant de beauté
Tant de gloire tant de ruines
J’ai envie de pleurer
Et les ottomans pleurent
La chute de leur empire
Depuis cent ans déjà
Hüzün
Ce n’est pas la première
Ce n’est pas la dernière
Le ver est dans le fruit
Un bateau se faufile
Entre les minarets
Sur le Bosphore
Hüzün
Et dans la Corne d’Or
Ci-gît sans une larme
Byzance
Constantinople
Nostalgie stambouliote
Tu me prends à la gorge
Hüzün
Mélodies arabesques
Aux couplets larmoyants
Hüzün
N’y a-t-il donc pas d’espoir
Tableau d’un paysage
Triste éternellement

En définitive, le hüzün ne serait que le reflet intérieur d’Istanbul…
Toute parole relative aux qualités générales, à l’esprit ou bien à la singularité d’une ville se transforme en discours indirect sur notre propre vie, et même plus sur notre propre état mental. Il n’est pas d’autre centre de la ville que nous-mêmes.
Orhan Pamuk, Istanbul


Laisser un commentaire