Traversée du Massif central en 23 jours : Auvergne, Aubrac et Cévennes. 600 km de randonnée itinérante en solo, en bivouac et en autonomie. De Volvic (Puy-de-Dôme) à Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault). [Juillet 2021]
Introduction
- Pour ma première traversée, j’ai choisi de revenir dans le Massif central, trois ans après mes toutes premières randonnées à la journée, en Haute-Loire. Un choix ô combien symbolique. J’ai toujours été attirée par cette région de France, variée, vide et préservée.
- Les grandes « premières » de cette traversée :
- Trois semaines en solitaire
- Autonomie quasi complète
- Nuits en bivouac : tarp et belle étoile
- Pas de sentier tout tracé (bricolage à partir des données IGN) afin de me laisser guider par mes envies.
- Pas de mesure (distance, dénivelé, temps) afin de m’éloigner du désir de performance et de privilégier l’intériorité. Toutes les distances mentionnées dans le récit sont calculées à la louche. En moyenne, j’estime avoir parcouru entre 25 et 30 km par jour.
- La météo de l’été 2021 a été particulièrement rude, rendant ma traversée plus épique qu’escomptée. Durant une dizaine de jours, j’ai eu l’occasion d’expérimenter des conditions automnales (pluie, brouillard, sommets et nuits à 0°C). Une expérience très enrichissante.

En résumé
- Jours 1 à 9 : traversée de l’Auvergne (Puy-de-Dôme / Cantal), de Volvic à Neuvéglise-sur-Truyère, 230 km. Chaîne des Puys, Chaîne du Sancy, Plateau du Limon, Monts du Cantal.
- Les éclaircies, moments de grâce
- L’abattement dans le froid, la pluie et le brouillard
- La volonté, la détermination, les ressources intérieures que dévoile le chemin
- La solitude et son lot de bivouacs inoubliables, mais aussi les rencontres et les partages
- L’intensité du bonheur
- Jours 10 à 12 : traversée de l’Aubrac (Cantal / Lozère), de Neuvéglise-sur-Truyère au refuge des Rajas, 70 km. Gorges du Bès, Plateau de l’Aubrac.
- Mêmes impressions qu’en Auvergne :
- Une solitude infinie
- Des moments de grâce
- Un énorme moment de galère (24 heures de pluie ininterrompue)
- Le climat et la végétation se transforment, l’air est plus sec : les Cévennes ne sont plus très loin. Adieu bonnet, gants et doudoune.
- Mêmes impressions qu’en Auvergne :
- Jours 13 à 23 : traversée des Cévennes (Lozère / Gard / Hérault), du refuge des Rajas à Saint-Guilhem-le-Désert, 300 km. Causse de Sauveterre, Gorges du Tarn, Causse Méjean, Gorges de la Jonte, Causse Noir, Mont Aigoual, Lac des Pises, Gorges de la Vis, Cirque de Navacelles, Cirque de Séranne.
- L’opposé des 12 premiers jours, presque en tous points :
- La roche calcaire
- La météo estivale
- Le soleil brûlant
- Les baignades rafraîchissantes
- Les nuits à la belle étoile
- L’amitié sur mon chemin
- En revanche, demeurent intactes :
- La beauté et la variété des paysages
- L’intensité du bonheur
- L’opposé des 12 premiers jours, presque en tous points :

Ce que j’ai aimé
- Une nature époustouflante de bout en bout.
- La variété des reliefs : volcans, plateaux, gorges, causses, monts… Mes coups de cœur :
- Puy des Gouttes
- Puy de la Tâche
- Crêtes du Sancy
- Plateau du Limon
- Puy Mary
- Puy de Peyre-Arse
- Puy Griou
- Gorges du Bès
- Plateau de l’Aubrac
- Gorges du Tarn
- Gorges de la Jonte
- Causse Noir
- Mont Aigoual
- Lac des Pises
- Gorges de la Vis
- Les étapes panoramiques :
- de Pessade au Col de la Croix Morand (Puy-de-Dôme)
- d’Égliseneuve d’Entraigues à Condat (Cantal)
- du lac des Pises à Arre (Gard)
- l’arrivée à Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault)
- Les fromages locaux :
- Saint-Nectaire (chaîne des Puys et du Sancy)
- Cantal, Salers et Carré d’Aurillac (monts du Cantal et Aubrac)
- Chèvre et brebis (Cévennes)
- La cueillette des fruits rouges :
- Myrtilles en Auvergne
- Framboises en Aubrac
- Mûres dans les Cévennes
- Les nuits en bivouac, toutes mémorables :
- 10 nuits sous tarp
- 7 nuits à la belle étoile
- 1 nuit dans un four à pierre
- Les nuits en refuge/gîte d’étape : ambiance chaleureuse assurée, et même un bon feu de cheminée.
- Mes lectures :
- Sylvain Tesson, Petit traité sur l’immensité du monde
- Robert Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes
- L’amitié sur mon chemin :
- Nicolas et Ophélie (chaîne des Puys)
- Léa et Lætitia (plateau de l’Aubrac)
- Charlotte (cirque de Navacelles)

Ce que je n’ai pas aimé
- Les clôtures barbelées et/ou électrifiées, omniprésentes dans le Cantal.
- Les tintements incessants des cloches. L’Auvergne recèle d’innombrables troupeaux de vaches. Au début c’est « sympa », « bucolique », mais ça lasse assez vite.
- Les chiens dans les villages qui aboient frénétiquement sur les marcheurs.
- La météo capricieuse en Auvergne/Aubrac : la pluie, le froid, le brouillard, l’humidité.
- Les bivouacs sur sol pentu.
- Les bivouacs sur terrain privé pour cause d’absence de domaine public.

Conseils pratiques
- Remplir entièrement ses gourdes/bouteilles/poches à eau lorsqu’on croise un point d’eau. À vouloir optimiser, j’ai failli manquer d’eau dès le premier jour (à Volvic, le comble !). Il n’est jamais possible de savoir si le prochain point d’eau se trouve près de soi ou à 30km de distance, notamment dans les Cévennes. Penser aux robinets d’église et de cimetière, dont l’eau est potable.
- Éviter de suivre aveuglément les sentiers en pointillés noirs indiqués par les données IGN (cartes TOP25 ou application IphiGeNie) : risque de ronces, de passages épineux et de sentiers non entretenus.
- Petites leçons de tarp à l’usage des débutants :
- Leçon n°1 : le vent. Ne jamais bivouaquer sur un col ou sur un sommet. Toujours se mettre plus bas que le col, de préférence au pied d’un arbre au feuillage dense.
- Leçon n°2 : la pente. Si possible, déterminer en amont l’emplacement du bivouac grâce aux données IGN : lorsque les courbes de niveau sont bien espacées, cela signifie que le terrain est relativement plat. Avant la mise en place du tarp, s’allonger sur sa bâche de sol afin de tester la déclivité (s’assurer que le terrain est plat permet d’éviter le CAUCHEMAR des nuits en pente). Si le terrain est pentu, compenser la déclivité en glissant sous le matelas n’importe quel objet qui nous tombe sous la main : cailloux, rochers, branches, matériel de rando… Soyez créatifs.
- Leçon n°3 : l’humidité. Opter pour un montage de tarp ouvert (donc bien aéré), et vérifier que le sac de couchage ne touche pas la toile.
- Leçon n°4 : la forêt. Les + : multiplicité des montages, en attachant le tarp aux troncs et aux branches ; protection naturelle contre la pluie et la rosée. Les – : présence de moustiques et d’animaux sauvages ; absence de ciel étoilé.
- Leçon n°5 : l’abrasion. Par temps de pluie, éviter d’utiliser le tarp comme poncho, car il finit toujours par s’abîmer lorsqu’on passe près des clôtures. Préférer un poncho-tarp ou se munir d’un poncho spécifiquement consacré à cet usage. Penser à emporter du duct-tape pour d’éventuelles réparations.

Le récit complet
Jour 1 – Volvic / Puy de Côme (Puy-de-Dôme)
Après une courte visite de Clermont-Ferrand, je prends le train pour Volvic. Ce point de départ va me permettre de parcourir l’intégralité de la chaîne des Puys au lieu d’attaquer directement par le Puy de Dôme. Vers 13h, j’arrive à la gare de Volvic qui se trouve au beau milieu de la forêt. L’orage du matin est passé mais le temps reste pluvieux. Je passe entre les gouttes sur un long sentier forestier. L’horizon se dégage progressivement alors que j’atteins le Puy de Jume.

Au sommet du Puy de Jume, je croise un couple de jeunes randonneurs. En suivant la crête des Puys (Puy de Jume, Puy de la Coquille, Puy des Gouttes), la vue est de plus en plus spectaculaire.


J’arrive au Puy des Gouttes : depuis le sommet, le panorama sur la Chaîne des Puys est à couper le souffle. Le Puy de Dôme trône au milieu de ses sujets.

Je fais plus ample connaissance avec le couple de jeunes randonneurs, Nicolas et Ophélie. Nous nous découvrons des points communs étonnants : dans la « vraie » vie, nous sommes voisins et habitons à 100 mètres l’un de l’autre ; à l’aube, nous avons pris le même train que nous avons également failli rater. Je ne crois pas aux coïncidences.
Après mon pique-nique du jour, je laisse Nicolas et Ophélie rejoindre leur gîte tandis que je m’offre une descente épique à travers les ronces, sur un chemin en pointillés noirs qui n’existe que dans le monde imaginaire des données IGN. Ah, la carte et le territoire…

Suite à une erreur de lecture des données IGN (de mon fait, cette fois-ci), j’atteins une source supposée, qui n’existe pas. Or, je n’ai presque plus d’eau en réserve pour le bivouac du soir. Heureusement, j’atteins le parc d’attractions de Vulcania. Je m’aventure donc sur l’aire de camping-car. Je demande au premier couple que je croise s’ils peuvent me donner de l’eau. Très sympa, le couple accepte et me demande où je vais. Je leur sers la réponse qui sera la mienne tout au long de cette traversée : « je vais à Montpellier ».
J’achève en forêt cette première journée de marche. Au pied du Puy de Côme, une heure avant le coucher du soleil, j’atteins une petite clairière bucolique, à côté d’un pré où paissent quelques vaches. Des rafales de vent étant prévues durant la nuit, je veille à bien orienter mon tarp. Pour ce tout premier montage de tarp en conditions réelles, je m’applique consciencieusement.

Jour 2 – Puy de Côme / Maison du Parc des Volcans (Puy-de-Dôme)
Réveil matinal dans la brume. Malgré les rafales de vent, la nuit a été calme. Je suis satisfaite de cette première expérience sous tarp. Bien à l’abri sous de grands pins, le vent n’a fait que m’effleurer.

Je chemine entre les Puys dans des paysages d’estive idylliques. Le ciel se couvre.


Je débute l’ascension du Puy de Dôme. Plus je monte, moins j’ai de visibilité. Une fois au sommet, je n’y vois pas à dix mètres.
Je m’installe donc à la cafétéria du sommet (fort touristique), en attendant que le ciel se dégage. Vers midi, le ciel est toujours chargé. Nicolas et Ophélie, rencontrés la veille, me rejoignent pour un bon repas chaud. Enfin, vers 14h30, le ciel commence à s’éclaircir.


Nous contemplons ensemble le splendide panorama tant désiré. De très jolies lumières bercent la chaîne des Puys et, au loin, la crête du Sancy. Mon regard épouse la courbe de ces volcans millénaires, boursouflures de la Terre.

Nous descendons en pente raide la face sud du Puy de Dôme puis rejoignons les champs au pied des volcans. Nicolas et Ophélie s’arrêtent là, mais ce n’est qu’un au-revoir ! Je continue ma route sous la pluie, le long d’un interminable sentier forestier. Au bout de deux heures, la pluie cesse et le paysage redevient intéressant.
Au coucher du soleil, je pose mon tarp dans un grand pré avec vue sur les volcans. Je m’apprête à cohabiter avec un renard, des biches ainsi qu’une quantité impressionnante d’oiseaux et d’insectes. Au moins, je ne risque pas de me sentir seule !

Jour 3 – Maison du Parc des Volcans / Col de la Croix Saint-Robert (Puy-de-Dôme)
Quel réveil merveilleux ! Les premières lueurs de l’aube, le chant des oiseaux, l’ombre des volcans et… pas d’humidité sur la toile de mon tarp ! Formidable !

Ce matin, le soleil est enfin de la partie. Il éclaire la chaîne des Puys, que je vais quitter, et le massif du Sancy (Monts Dore), que je m’apprête à rejoindre. Après deux jours de pluie, cela me fait du bien de pouvoir faire sécher mes chaussures au soleil.

C’est une magnifique étape qui commence, étape de « transition » entre deux massifs. À travers champs, j’embrasse du regard la chaîne des Puys dans sa totalité. Je m’autorise de plus en plus souvent à quitter le GR, notamment à l’occasion des passages forestiers. Ainsi je me sens plus libre, plus en phase avec mes attentes.


Je pique-nique en plein soleil, face au massif du Sancy. Une certaine vision du bonheur. Je voudrais que chaque jour de ma vie soit aussi beau que celui-ci. (Sans compter que j’ai enfin réussi à ôter l’écharde qui s’était fichée dans mon doigt lors de mon passage dans les ronces, le premier jour !)
Le village de Pessade est un véritable enchantement : ses chalets, ses lavoirs, ses habitants. D’un côté, on aperçoit la chaîne des Puys dans sa totalité, et de l’autre, le massif du Sancy.

À la sortie du village, un retraité d’allure sportive engage la conversation. Il vient régulièrement marcher ici avec son chien de berger et connaît les massifs comme sa poche. Ce monsieur, que je décide de baptiser unilatéralement « l’inconnu de la voie romaine », m’explique que nous sommes en train de marcher sur une ancienne voie romaine, ce que peu de gens savent. En effet, difficile de le deviner puisqu’il n’y a pas de pavement ! Toutefois, en prenant de l’altitude, mon inconnu me fait observer que le tracé du chemin, visible depuis les sommets, est parfaitement rectiligne. Décidément, ils sont fous ces Romains !
L’inconnu de la voie romaine me sert de guide. Il me montre une petite source cachée dans les herbes, m’apprend à reconnaître et cueillir les myrtilles (compétence utile et fort agréable), m’enseigne que la gentiane est la fleur emblématique de ce massif. Bien évidemment, nous discutons de géologie, sujet incontournable dans le Massif central ; mais aussi d’autonomie et de minimalisme, deux thèmes qui me sont chers et sur lesquels mon inconnu et moi partageons des vues étonnamment proches.
Après une heure et demie de discussion et de marche extrêmement agréable, l’inconnu de la voie romaine me quitte et redescend dans la vallée. Quel beau moment d’éternité, gratuit et sublime.

Je poursuis mon chemin en franchissant le Puy du Baladou. De l’autre côté du sommet, c’est la « folie furieuse de la beauté » : je marche d’un pas léger, complètement euphorique, des myrtilles plein les poches.


Le Puy de la Tâche et son panorama à couper le souffle.

La crête du Sancy, pure merveille de la Nature.


Passée l’euphorie, et sous le contrecoup du dénivelé, je finis par me dire que sur une crête, il peut être difficile de dormir à l’abri du vent. Je m’empresse donc d’atteindre le col de la Croix Saint-Robert afin d’installer mon tarp. Je n’ai pas le temps de prospecter car le soleil disparaît déjà à l’horizon. Tant pis, je m’installe en plein vent, dans un pré immense, face au Puy de l’Angle et dos au Roc de Cuzeau. La vue est extraordinaire, et je pèse mes mots.
Jour 4 – Col de la Croix Saint-Robert / Lac Chauvet (Puy-de-Dôme)
Un bivouac très raide : venteux, humide et en pente ! À cause de la déclivité, mon matelas glisse sans arrêt. Ce qui fait qu’au beau milieu de la nuit, je me réveille avec le duvet trempé et les pieds dans l’herbe. Franchement désagréable. Heureusement, la vue au réveil me fait rapidement oublier les désagréments nocturnes.


Ayant bivouaqué au pied du Roc de Cuzeau, j’attaque la journée avec un dénivelé positif de 300 mètres. Parfait pour se mettre en jambes après une nuit difficile.

La journée d’hier n’était que soleil et euphorie. Mais ce n’est plus la même chanson : malgré les quelques paysages somptueux en bout de crêtes, notamment la vallée glaciaire de Chaudefour, l’étape du jour est placée sous le signe du brouillard et de l’acceptation.


Acceptation de la météo : oui, nous sommes fin juillet et oui, le temps est plus exécrable qu’en février sur le GR34 breton. En fin de matinée, j’atteins le Puy de Sancy dans une véritable purée de pois.

Acceptation de mon état physique : je jeûne, je dors dehors et j’ai souvent froid. Mon corps s’est mis au ralenti. Parfois j’ai la sensation d’avancer comme dans un état second.
Acceptation de mon chemin : après une journée merveilleuse de dénivelé, d’effort et de sublime, je quitte la crête du Sancy et débarque à la station de ski de Super-Besse, où je me prends de plein fouet la société de consommation. Super-Besse est un parc d’attractions à l’échelle d’une ville : télésièges, base de loisirs sur lac artificiel, tyrolienne, magasins dans de faux chalets, bruits de tondeuses à gazon, aboiement des chiens et hurlements. J’ai été bien inspirée de suivre le conseil de mon inconnu de la voie romaine, à savoir de ne pas descendre bivouaquer dans la vallée et de passer la nuit sur les crêtes.


Après m’être ravitaillée, je quitte Super-Besse dans un soupir de soulagement. À peine un kilomètre plus loin, à la jolie chapelle de Vassilières, c’est déjà un autre univers. La civilisation disparaît, faisant place à une nature paisible : forêts, tourbières, collines et ruisseaux. Enfin je respire !


Aux tourbières reposantes succède une portion de route départementale assez pénible. Je marche sous la pluie, affublée de mon tarp bricolé en poncho, le tout dans un trafic automobile dense. C’est la première fois de cette longue traversée, mais malheureusement pas la dernière.
À mon arrivée au lac Chauvet, la pluie reprend de plus belle. Afin de laisser passer la pluie (qui finalement ne cessera pas avant la nuit), je m’assieds à une table de pique-nique, tout en observant avec curiosité un homme qui fait les cent pas autour d’un hêtre. L’homme a posé à terre son sac à dos et ses bâtons de randonnée. Je reconnais rapidement l’un des membres de la grande « Confrérie du bivouac », cherchant un emplacement pour la nuit.
Tandis que l’homme monte sa tente (ou plutôt son tarp bricolé dans une toile de tente), j’engage la conversation. Nous nous reconnaissons mutuellement pour membres d’une loge très particulière de la Confrérie du bivouac : les marcheurs ultra-légers (ou MUL). En effet, l’homme qui s’appelle Christophe est un lecteur assidu du forum de randonnée ultra-légère dont je suis membre. Je l’ai vite compris lorsqu’il m’a dit avoir acheté son tapis de sol en polycree chez Arklight. J’avais des étincelles plein les yeux !
Avec Christophe, nous échangeons mille conseils concernant le matériel, les emplacements de bivouac, les itinéraires, la montagne. Christophe parcourt le GR30, « Tour des lacs et volcans d’Auvergne », mais semble être déçu par les paysages de ce sentier (et ce n’est pas le premier randonneur qui me fait part de sa déception). Je lui recommande d’aller voir du côté du Sancy et d’arrêter de suivre un unique GR : mieux vaut bricoler son propre itinéraire avec des bouts de sentiers, c’est beaucoup plus intéressant (sauf sur le littoral, bien entendu). En retour, Christophe me parle de sa précédente traversée des Alpes, de sa rando-kayak en Corse… Que d’idées inspirantes !
Finalement, j’installe mon tarp à cinquante mètres du sien (solitude du bivouac oblige), sous les arbres, un peu en surplomb du lac. Et malgré la pluie diluvienne, je passe une excellente nuit, au sec, sous un tarp ouvert aux quatre vents.


Jour 5 – Lac Chauvet / Les Croix (Cantal)
Réveil tardif à 7h30, bien après le lever du soleil. Je me sentais si bien dans mon duvet que j’ai fait la grasse matinée ! Après avoir replié mon paquetage, je rends visite à Christophe qui prépare son café matinal. Sur les coups de dix heures, après une longue discussion très instructive, je me décide à lever le camp. Je crois que nous aurions pu rester là à discuter toute la journée.
La matinée est agréable, l’atmosphère bucolique et champêtre. Finis les reliefs spectaculaires, place à l’Auvergne vallonnée, verte et fleurie, aux doux pâturages et aux ruisseaux paisibles.


Aux alentours de midi, j’atteins le joli village d’Égliseneuve-d’Entraigues. C’est l’heure du marché : j’en profite pour m’acheter quelques fruits frais (et du fromage, bien entendu). Je m’installe dans un pré pour mon pique-nique du jour, face aux ânes et à la douce colline boisée. Le ciel se dégage peu à peu. J’ai la ferme intention de tracer plein sud pour aller trouver le soleil !


L’étape de « transition » entre Égliseneuve-d’Entraigues et Condat offre un panorama merveilleux. Ce ne sont plus deux mais trois massifs distincts qui se dévoilent : le massif du Sancy, les douces collines en patchwork du Cézallier, les monts majestueux du Cantal. Ici, la gémellité géologique du massif du Sancy et des monts du Cantal saute aux yeux.



En franchissant la limite départementale Puy-de-Dôme/Cantal, je remarque également qu’il y a davantage de soleil, mais que je ne croise plus personne. Petite réflexion sur les étapes de « transition » : si ennuyeuses dans certaines régions (comme la Bretagne par exemple), ce sont en Auvergne parmi les plus belles car depuis la plaine, les prés et les tourbières, on épouse parfaitement la ligne de crête des volcans.


En fin de journée, plutôt que de descendre bivouaquer dans la vallée de Condat, je m’offre le plaisir d’une nuit en hauteur face aux monts du Cantal, à dix mètres du sentier de randonnée. Quelle splendeur ! Sans aucun doute, l’un des plus beaux emplacements de bivouac de toute ma traversée du Massif central.

Jour 6 – Les Croix / Plateau du Limon (Cantal)
Je me lève aux aurores, seule au monde, dans le plus beau des paysages. Je prends mon temps et je savoure.
Puis je me décide à rejoindre la petite ville de Condat, encaissée dans sa vallée. En réalité, Condat est plus un village qu’une ville, préservé, peu animé et dans son jus. Je parviens toute de même à dénicher une boulangerie et m’achète quelques viennoiseries pour un repas en forêt. Parfait, la journée commence bien.

Après avoir franchi un magnifique pont de pierre, je traverse la forêt domaniale de Condat. En lisière de forêt, je croise un couple de randonneurs d’une cinquantaine d’années, Anne et Philippe. Je me sens d’humeur si joviale que je reste à refaire le monde avec eux pendant deux ou trois heures, je ne sais plus, je ne vois pas le temps passer. Nous finissons par marcher gaiement en direction de Lugarde, sous un beau soleil.


Malheureusement, l’euphorie ne dure pas. À 16h, je quitte Anne et Philippe, le ciel se couvre. J’entame alors une portion véritablement pénible du GR4 (que j’emprunte depuis quelques jours lorsqu’il n’existe pas d’autre chemin). Entre Lugarde et Saint-Saturnin, le sentier n’est fait que de route goudronnée qui use le corps. Et lors des rares moments où le GR4 quitte la route, je me retrouve à marcher dans des herbes hautes ou de la boue glissante. Dans l’ensemble, la portion cantalienne du GR4 est mal entretenue.


Tout cela sans compter le pire aspect de ma traversée du Cantal : les clôtures, barbelées et/ou électrifiées, qui quadrillent tout le territoire afin de délimiter les pâturages. Un véritable cauchemar pour ceux qui cherchent à bivouaquer, pique-niquer ou ne serait-ce que s’asseoir deux minutes : impossible de trouver un carré d’herbe non ceint de barbelés. Aucune forêt domaniale ni espace public ; uniquement des prés, des champs et des jardins privatifs. Même au sommet des volcans !
En conséquence, pendant trois bonnes heures, j’avance en serrant les dents. De plus, l’approvisionnement en eau devient un problème (logique, puisqu’il n’existe aucune fontaine ou source publique dans les parages).


J’atteins l’immense plateau désertique du Limon en mode « pilote automatique ». Bien évidemment, ici aussi, tout est clôturé. Je me résous à m’installer pour la nuit sur un terrain privé, en me faufilant sous des barbelés. Bien évidemment, je vérifie en amont que les troupeaux se trouvent de l’autre côté de la clôture : la nuit, les vaches peuvent être un cauchemar. Pour me consoler, je jouis d’une vue magnifique sur le massif du Sancy dans les rougeoiements du couchant.
À la nuit tombée, un chat sauvage (que je prends d’abord pour un lynx) s’approche de mon tarp en poussant un cri. Dans une démarche préventive, je lui fais des appels de phare avec ma lampe frontale. Le chat sauvage s’enfuit, apeuré ; je ne le reverrai pas de la nuit. Seules les étoiles me tiennent compagnie : je suis bercée par Cassiopée puis par la Grande Ourse en milieu de nuit.
Jour 7 – Plateau du Limon / Buron d’Eylac (Cantal)
Très matinal (un peu trop à mon goût), le réveil est moins agréable que la veille. Le ciel est couvert, le vent souffle et plusieurs 4×4 roulent le long de mon pré en me regardant fixement. De crainte de tomber nez-à-nez avec le propriétaire, je m’empresse de lever le camp. À 7h30, je me mets en route.

Le Cantal, à l’image de la vie elle-même, me réserve le meilleur et le pire, les moments de grâce et de galère qui se succèdent à une vitesse folle, comme va l’illustrer cette journée épique.
Vers 10h, j’atteins la Croix du gendarme, au cœur du plateau du Limon, dans une lumière splendide, à la faveur d’une belle éclaircie. La vision est stupéfiante, irréelle, lunaire. Je contemple, fascinée, cette mer de collines pastel, ces teintes crémeuses, cette vaste étendue désertique.


Sur ce plateau dépourvu de point de repère, je me sens complètement déboussolée. Heureusement, les Quiroux (amas de pierres) sont là pour guider les marcheurs et les empêcher de se perdre tout à fait. Par le passé, un gendarme a été retrouvé congelé parce qu’il s’était égaré dans le brouillard ; d’où le nom de Croix du gendarme.


Vers midi, dans le brouillard, je me retrouve à longer une clôture interminable. Je n’y vois pas à cinquante mètres et les vaches, narquoises, ne cessent de me dévisager. À plusieurs reprises, les marquages du GR m’induisent en erreur, ce qui m’oblige à me faufiler sous les barbelés électrifiés. Non seulement je patauge dans la boue, mais en plus ça grimpe sec.


J’atteins le sommet de Puy de Niermont (1650 m) sans même avoir remarqué qu’il s’agissait d’un sommet. Pourtant, le pire reste à venir : n’ayant pour ainsi dire rien vu du paysage, j’emprunte la crête sous une pluie diluvienne, quasiment de la grêle. Marcher avec les chaussures remplies d’eau est un peu lassant : quand je pose le pied par terre, ça fait « splash ». Et là, je me dis : vivement la nuit au refuge.
Vers 14h, j’arrive au col de la Serre, à mi-chemin entre le Puy de Niermont et le Puy Mary (Monts du Cantal). À la faveur d’une merveilleuse éclaircie, je pique-nique au soleil face à la vallée, moment de grâce. Mais comme toutes les bonnes choses ont une fin (rapide) dans le Cantal, je termine mon pique-nique sous la pluie et me réfugie au Café du Col.

Je m’attarde au Café du Col en espérant que la purée de pois finisse par se dissiper. La météo annonce des éclaircies pour 18h. Je squatte donc le café où je me livre à diverses activités : lessive, toilette, recharge d’appareils électriques, lecture et écriture. Le Cantal, austère et intense : une nature qui se mérite !
Vers 18h, je retourne sur la crête comme si j’allais au combat. L’atmosphère est irréelle : des chevaux en liberté broutent des tapis de fleurs multicolores, l’herbe semble être du givre. J’ai l’impression d’être entrée dans un monde de conte de fées, monde parallèle empli de magie.


Soudain, le soleil dissipe les nuages : moment de grâce entre tous ! J’ai envie de pleurer de joie. Les crêtes et les vallées se dévoilent, grandioses, devant le Puy Mary en majesté. Et dire que dix minutes avant, je ne voyais pas à vingt mètres devant moi… J’ai vraiment la sensation de flotter dans cet amphithéâtre volcanique. Je crois que je pourrais voler.


Au pied du Puy Mary, j’atteins le refuge du buron d’Eylac. Je salue les personnes présentes et demande au gérant s’il reste de la place. C’est bon, je peux rester. Le décor est sublime et la compagnie fort agréable. Incroyable, je vais pouvoir dormir au sec et prendre ma première douche en sept jours.

Jour 8 – Buron d’Eylac / Col de Prat de Bouc (Cantal)
Aujourd’hui, la météo s’annonce clémente jusqu’à 13h. Après avoir admiré le lever du soleil sur la vallée, je quitte le refuge d’un bon pas. L’ascension du Puy Mary est merveilleuse.

Je choisis de ne pas monter les marches qui mènent au sommet du Puy Mary, leur préférant la crête des monts du Cantal.

La brèche de Roland se dresse, spectaculaire, vertigineuse : il s’agit d’un court passage assez raide où il est nécessaire de s’aider des mains pour progresser.


Depuis la crête, la vue sur les volcans et sur la vallée est exceptionnelle. La lumière est superbe, douce et dorée. Moment de grâce et d’éternité.


Je marche jusqu’au Puy de Peyre Arse, avec le sommet rocheux du Puy Griou à ma droite. C’est merveilleux.


Après avoir franchi le col de Rombière, je descends dans la vallée pour me ravitailler à la station de ski de Super-Lioran. Comme prévu, à 13h, il se met à tomber des cordes. Dans la galerie marchande, une fromagère me propose aimablement de m’installer à l’arrière de sa boutique. Je m’attable avec force victuailles à une magnifique table en bois : comme à la maison, quel réconfort ! J’en profite pour recommander aux gourmands d’entre vous la « pachade » aux myrtilles, spécialité du coin. Puis je m’installe dans un café en attendant que la pluie diluvienne cesse, mais évidemment elle ne cesse pas. Par conséquent, vers 15h30, je me décide à aller affronter les sommets, sous mon poncho-tarp de fortune que je garderai deux heures au-dessus de ma tête.
De toute ma traversée de l’Auvergne, cette ascension aura certainement été la plus difficile. En effet, pour quitter Super-Lioran et atteindre la planèze (plaine du Cantal), je n’ai pas le choix : je dois impérativement franchir la crête du Plomb du Cantal, à 1800 m d’altitude. Soit 600 m de dénivelé positif (je n’ai pas l’habitude de compter, mais là, quand même !), sous une pluie battante, dans le froid (0°C mesuré sur la crête) et surtout dans le brouillard. Lorsque j’entame l’ascension, je n’y vois pas à cinquante mètres ; sur la crête, je n’y vois pas à dix mètres. Pour continuer à avancer, je puise dans mes ressources intérieures, car l’environnement ne me soutient pas.
J’ai la sensation de m’enfoncer de plus en plus profondément dans la brume. Les premiers vers de Dante, qui m’ont souvent aidé dans les moments difficiles, me viennent à l’esprit : « Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue ». Je me dis que moi aussi, je me trouve au milieu du chemin de ma vie. Peut-être cette brume est-elle là pour me rappeler que je dois, moi aussi, transformer cette blancheur, que je traverse littéralement aujourd’hui, en décors et en paysages.
Plongée dans ces considérations métaphysiques, je croise un être humain : tout sourire, le pas léger. Cela me donne de la force même si bientôt je ne le vois plus, avalé par la brume. Arrivée sur la crête, je dois mettre les mains sur certaines parois pour progresser. Le tout sans visibilité.

Après trois heures de marche forcée, j’atteins péniblement le Puy du Rocher (1800 m). Mes pieds nagent dans mes chaussures. Je prends le temps de les vider de leur eau, mais cela ne suffit pas à me réchauffer. Je descends de l’autre côté de la crête, au plus vite, sur ce qui semble être une piste de ski en hiver.

Vers 20h, j’atteins le col du Prat de Bouc. Je me rue sur le gîte d’étape où les personnes présentes me voient débouler comme une avalanche. Le gérant me sermonne : Pourquoi n’avez-vous pas réservé ? Et à cette heure en plus ! Ouf, il reste de la place et j’ai même droit à une chambre pour moi seule. Honnêtement, j’étais prête à sortir mon matelas gonflable et à dormir n’importe où, pourvu que ce soit entre quatre murs.
Le gîte est magnifique. Je passe une agréable soirée en compagnie de Rémi et JB, deux copains qui achèvent leur tour des Monts du Cantal (GR400), sentier assez populaire dans la région. Et après une douche brûlante, je dors dans un vrai lit.
Jour 9 – Col de Prat de Bouc / Neuvéglise-sur-Truyère (Cantal)
J’adore l’ambiance des gîtes de montagne. Attablée devant un petit-déjeuner revigorant, je profite de la compagnie très sympathique de deux randonneuses à cheval, un couple de randonneurs à la journée, une famille qui suit le GR4 en direction du nord, et bien sûr Rémi et JB. Inquiets de la pluie vers 8h, le ciel se dégage finalement vers 10h.


Je flâne sur le GR4 en profitant de la vue, tête au soleil (couverte d’un bonnet, quand même, on est le 1er août).

Vu du col de Prat de Bouc, la crête du Plomb du Cantal est sublime. En quittant le GR4, je croise deux randonneurs qui parcourent l’intégralité du GR4 : de Grasse à Royan, sur plusieurs années. Ils me conseillent de poursuivre sur le GR4. Je reconnais que depuis huit jours, le GR4, emprunté par intermittence, m’a dévoilé de très jolies choses.

L’étape de « transition » du jour me fait traverser la plaine (planèze) des Monts du Cantal pour atteindre les gorges de la Truyère, aux portes de l’Aubrac.


L’atmosphère est si bucolique que je chante « Douce France » à tue-tête. Doux paysages champêtres, douces collines et doux clochers. Le village de Paulhac m’enchante : des enfants jouent avec un poney, les belles pierres affleurent de partout, le village n’a pas bougé depuis 1950. Même la fontaine où je me ravitaille en eau est charmante. À mes yeux, il s’agit de la France éternelle, si bien chantée par Charles Trenet.
Je m’inspire du sentier GRP Pays de Saint-Flour, mais dès que possible, je m’échappe à travers champs, sur les « chemins noirs » qu’affectionne Sylvain Tesson. Quel bonheur de quitter les sentiers balisés, même si on ne gagne pas à tous les coups : chemins envahis de ronces, terrains réservés à la chasse et autres réjouissances. Toutefois, ce faisant, j’ai l’impression d’aller un peu plus vers « là où je veux vraiment ».


Vers 20h, alors que j’entame mes prospections d’emplacement de bivouac, une pluie torrentielle s’abat sur la vallée, non prévue par les météorologues. Je m’abrite sous un arbre pendant une dizaine de minutes, avant de me dire qu’il va quand même falloir en sortir, car la nuit va tomber. Je quitte le hameau où je me trouve, fonce vers les prés clôturés, et choisis un terrain boisé à l’abri des regards, de la pluie et de la rosée. Au moyen de haubans, j’accroche mon tarp à des troncs d’arbres. J’adore l’atelier créatif du soir. C’est ma dernière nuit avant l’Aubrac.

Jour 10 – Neuvéglise-sur-Truyère / Fournels (Lozère)
La nuit est agitée. En légère pente, je glisse sur mon matelas et je fais des rêves étranges qui me restent à l’esprit pendant la journée. Pourtant, j’ai mis une grosse pierre sous le matelas pour le caler, mais ça n’a pas suffi.
Je lève le camp très tôt car une camionnette fait des allers-retours sur la route longeant mon pré. La journée s’annonce belle. D’après les météorologues, il s’agit même de la plus belle journée de la semaine. Je compte bien en profiter !


Par le barrage hydroélectrique de Granval, je franchis la Truyère, rivière qui sépare l’Auvergne de l’Aubrac. Petit plateau de 40 km sur 80, à l’identité si singulière, entre Cantal, Lozère et Aveyron : j’ai hâte de découvrir l’Aubrac.

Vers midi, j’arrive au village de Froidefond. Il n’y a aucun commerce à une vingtaine de kilomètres à la ronde. Je me ravitaille en eau au robinet de l’église, et frappe à la porte d’une chambre d’hôtes pour savoir si, à tout hasard, on pourrait me dépanner d’un panier-repas. La gérante, d’un air très doux, me dit d’attendre dans le jardin tandis qu’elle me prépare une assiette. Je pense avec tendresse à l’Auvergnat de Brassens. D’un bon appétit, je déguste mes œufs durs, mon Saint-Nectaire et ma terrine qui me semblent être du caviar.
Sur les conseils de la gérante, je repars avec l’idée de faire une halte cette nuit à Fournels. C’est le seul village à la ronde où il y ait des commerces, ainsi qu’un camping, ce qui m’évitera de planter le tarp sur un terrain privé (pour une fois).


Pour rejoindre Fournels, je m’offre une petite douceur : quittant les routes goudronnées que j’arpente depuis plus d’une journée, j’emprunte le sentier PR « Gorges du Bès – Sentier des Espagnols ». Quel plaisir de m’entendre dire « Bonne promenade » par les habitants que je croise ! En cette belle journée, j’ai l’impression d’être en balade.

L’ambiance est aux vacances : bienveillance envers moi-même, repos et détente. Pour la première fois depuis dix jours, le temps est véritablement estival. L’air est plus sec qu’en Auvergne, je n’ai pas besoin d’enfiler le coupe-vent à chaque fois qu’un nuage voile le soleil. J’entends de moins en moins les vaches et de plus en plus les cigales. La végétation change : finies les gentianes et les myrtilles, place aux pins et aux framboises. Même la présence des gorges (Truyère, Bès) évoque déjà celles du Tarn. On dirait le Sud !

Les gorges du Bès sont étroites, abruptes, somptueuses. Les amas rocheux forment des pitons d’escalade. Je me régale.


Quittant les gorges du Bès, j’enchaîne avec un autre sentier PR « En Gévaudan autour de Fournels ». La portion qui mène à Saint-Juéry est de toute beauté, et le village de Saint-Juéry lui-même est sans aucun doute l’un des plus beaux villages de France.



Aujourd’hui, mon intuition a été infaillible… ou presque. En effet, le camping de Fournels est loin d’être bucolique, face au stade de foot et à la route passante. Planter le tarp dans un camping est une idée franchement mauvaise : hormis la douche chaude, cela présente plus d’inconvénients que d’être dans la nature. On ne peut pas choisir son orientation car il faut cacher l’entrée du tarp de la vue d’autrui. Par conséquent, on prend le vent, sans parler de la rosée et du sol, pas si plat que cela.
Jour 11 – Fournels / La Valentine (Lozère)
Je quitte le camping en me disant que j’aurais sans doute mieux fait de bivouaquer dans la forêt des gorges du Bès. Mais je me console en pensant que cela m’a permis de voir Saint-Juéry sous un beau ciel bleu. Cela n’aurait pas été possible ce matin : aujourd’hui et demain, la météo s’annonce exécrable (heureusement, à partir d’après-demain, il devrait faire beau dans les Cévennes). La température en Aubrac est d’une amplitude extrême : bien qu’en journée les températures soient douces, cela fait deux soirs d’affilée que je dors sous tarp à 0°C extérieur. Vive mon duvet Valandré !
À Fournels, je me ravitaille (ce qui était le but initialement recherché) et découvre, à mon grand étonnement, un très beau village que n’annonçait pas la zone du camping. L’église possède un magnifique clocher-peigne, typique de l’architecture lozérienne. L’élégance et l’élévation du clocher-peigne permettent de casser l’effet de lourdeur de la façade, qui n’est pas ornée.

En théorie, la pluie ne devrait pas tomber avant 14h. Je profite de cette fenêtre de tir pour m’élancer sur le GRP Monts d’Aubrac, dans une atmosphère très forestière. J’admire de beaux arbres et de belles forêts beaucoup moins clôturées que dans le Cantal. L’hectare y est moins cher car la terre, non volcanique, est moins riche.
Je m’installe sur le Rocher (ou Truc) de Cheylade pour un pique-nique panoramique face au plateau de l’Aubrac.


Un couple de randonneurs s’approche de moi. L’homme me dit : « Puis-je vous offrir ce petit quelque chose, une poignée de framboises fraîchement cueillies et ces petites fleurs jaunes ? » Je suis très touchée par ce geste. L’homme me répond : « Du réconfort pour les marcheurs itinérants ». La femme me demande si je « fais » Compostelle, je réponds que non, je traverse le Massif central et je vais à Montpellier. Il est vrai que l’Aubrac est l’une des régions traversées par le chemin de Saint-Jacques de Compostelle.


La pluie s’invite au moment du dessert. En une minute montre en main, je remballe tout et je m’abrite sous un arbre. Puis je profite d’une légère accalmie pour descendre du Rocher. Je dois à nouveau m’abriter rapidement car la pluie reprend de plus belle. Je me réfugie sous un bosquet pendant une bonne heure : j’écris, je lis, j’envoie des messages à la faveur du peu de réseau téléphonique en Aubrac, je me brosse les dents en économisant l’eau. Malheureusement, aujourd’hui, la pluie est partie pour durer. Je me demande d’où peut bien provenir toute cette eau qui tombe sans discontinuer. C’est bien qu’il doit en manquer ailleurs, dans les pays qui connaissent actuellement des vagues de chaleur…
Au bout d’une heure, donc, je bricole mon tarp en poncho avec deux haubans tressés. Il est vrai que j’ai eu l’occasion de perfectionner ma technique de tarp-poncho, puisque jusqu’à présent, je n’ai eu presque aucune journée sans pluie. Mon bricolage recouvrant ma tête et mon sac, je sors de mon bosquet et veille à n’emprunter que des routes goudronnées pour éviter les herbes hautes, dont l’eau ruisselante est plus terrible que la pluie même, infiltrant les chaussures par le bas.

Vers 17h30, alors que je me ravitaille en eau au lavoir d’un hameau perdu, et qu’il pleut toujours aussi dru, je repère un four à pain de village, petite bâtisse en pierre dont la porte est ouverte et qui semble n’appartenir à personne. Je m’abrite dans le four à pain durant une heure, puis deux. Puis je finis par me dire que je passerais bien la nuit ici. J’installe donc tranquillement mes affaires et passe un excellent moment de lecture et de détente, dans l’attente de la nuit.

Au crépuscule, des choses se mettent à voleter au-dessus de ma tête. J’allume ma lampe frontale : ce sont des chauves-souris qui cherchent la sortie alors que j’ai fermé la porte du four. Intelligentes, les chauves-souris finissent par trouver la lucarne ouverte au-dessus de la porte et partent s’atteler à leurs activités nocturnes. Je m’endors paisiblement, bien au sec, à plat et à l’abri du vent.
Jour 12 – La Valentine / Refuge des Rajas (Lozère)
À mon réveil, vers 7h, il pleut toujours autant (si ce n’est plus ?). Mais au moins, j’ai passé une nuit très reposante dans mon abri de pierre. J’attends 8h30 pour commencer à marcher ; la pluie ne s’arrêtera pas avant midi. Pour me donner du courage, je chante « Toute la pluie tombe sur moi » et je retrouve instantanément le sourire. Je me sens étonnement sereine malgré la pluie : j’ai pu dormir au sec, la météo devrait s’améliorer dès demain, et mon tarp-poncho bricolé fait assez bien le travail.

Vers midi, la pluie cesse et le ciel m’offre même une petite éclaircie. J’en profite pour flâner en cueillant des framboises.


Une heure plus tard, j’arrive à Nasbinals, véritable plaque tournante des sentiers de randonnée du sud de la France : Compostelle, Saint-Guilhem, Urbain V… Bon, ce n’est pas Tokyo tout de même. Une boulangerie, deux épiceries, quelques gîtes et une magnifique église du XIVe siècle. Je regarde passer avec curiosité des dizaines de marcheurs affublés d’énormes sacs à dos, trois à quatre fois le mien. On nomme ces marcheurs des « jacquaires », engagés sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Ils sont facilement reconnaissables, et pas seulement à la taille de leurs sacs à dos.
Je sympathise avec deux jacquaires, Marie et Christelle, des alsaciennes venues parcourir le tronçon entre Le Puy-en-Velay et Conques (10 étapes). La plupart des jacquaires français font ce même tronçon et n’atteignent jamais Compostelle. Marie et Christelle me montrent le gîte où elles vont dormir ce soir et, pendant un instant, je suis tentée de rester là moi aussi. Fort heureusement, le gîte est complet, ce qui me permet de reprendre mes esprits. Cet après-midi, je vais traverser la plus belle partie du plateau de l’Aubrac par un relatif beau temps.


Après un ravitaillement et une courte méditation à l’église, où je demande à la Vie de me donner la force et l’énergie de continuer d’avancer et surtout de m’émerveiller, je quitte Nasbinals sous une pluie fine. Rapidement, le ciel m’offre un beau moment de grâce : une éclaircie révèle la richesse des couleurs du plateau de l’Aubrac. Une belle lumière métamorphose un paysage.


Je suis en extase devant l’immense plateau désertique. Un panneau non loin de là décrit « une terre qui n’a pas de fin ». Je confirme.


Alors reprend la lutte incessante entre le soleil, la pluie et le vent. C’est une lutte dont le vainqueur est sans cesse contesté, une alternance d’éclaircies, de bourrasques et d’averses.


Lasse de mettre et d’enlever mon tarp-poncho toutes les cinq minutes, je commets l’erreur prévisible de passer sous des barbelés sans ôter mon bricolage. Résultat : un superbe trou au milieu du tarp.
Après avoir traversé l’intégralité du plateau en diagonale, dans une fin d’après-midi mémorable, j’arrive au refuge des Rajas vers 20h, n’ayant pas trouvé d’emplacement adéquat pour le bivouac.


Le vent gronde mais je m’obstine, sans grand succès, à vouloir planter le tarp devant le refuge. C’est alors que la très nombreuse et joyeuse compagnie présente dans le refuge vient me conseiller de me mettre à l’abri : il reste un couchage de libre dans le dortoir. Finalement, je coupe la poire en deux en installant mon matelas gonflable devant la cheminée. Je m’endors seule près du feu, comme dans un rêve d’enfant.

Jour 13 – Refuge des Rajas / La Canourgue (Lozère)
Quel bonheur d’être réveillée par les premiers rougeoiements du soleil, à l’aube, devant le feu éteint et les vingt paires de chaussures de randonneurs, mises à sécher ! Cela donne un petit côté bivouac à cette nuit clandestine. D’ailleurs, j’ai bien fait de céder aux « pressions » de la joyeuse compagnie et de dormir à l’intérieur du refuge, car à l’extérieur, la nuit a été épouvantable : rafales, bourrasques, forte pluie latérale rendant le tarp peu efficace (sans compter le trou nouvellement formé dans la toile).
Hier soir, j’ai sympathisé avec Léa, qui m’a offert une part de tarte aux pommes laissée par les gérants du refuge. Léa vient de Toulouse et parcourt le sentier de Saint-Guilhem-le-Désert avec son amie Lætitia qui, elle, est de Lozère. Puisque je m’apprête à emprunter de temps à autre le sentier de Saint-Guilhem-le-Désert, je leur propose de les accompagner sur l’étape du jour, ce dont elles semblent ravies. Nous quittons le refuge des Rajas à trois, dans la joie et la bonne humeur.

Cette journée marque le début de mes aventures avec Léa et Lætitia. Le courant passe à merveille. Ce sont deux jeunes femmes naturelles, drôles, sportives et faciles à vivre qui entreprennent leur première randonnée en itinérance. Lætitia est la « régionale de l’étape » (sa maison se trouve à 10 km du sentier) : elle connaît par cœur le moindre recoin de l’ouest de la Lozère, ponctuant notre chemin d’explications et anecdotes savoureuses.


La première partie de la journée est forestière : nous quittons le plateau de l’Aubrac en perdant énormément d’altitude. Derrière le plateau s’ouvrent les Causses, formation géologique étonnante : des plateaux façonnés par l’érosion et abritant de nombreuses gorges, notamment celles du Tarn. À Saint-Germain-du-Teil, nous commençons à voir se dessiner la physionomie du nouveau paysage.

Parvenues à la table d’orientation située sur les hauteurs de Saint-Germain-du-Teil, surmontée de trois croix en bois donnant à la scène un air de Golgotha, notre regard embrasse les Causses à 360°.


Vers 17h, je laisse Léa et Lætitia rejoindre leur gîte d’étape et poursuis ma route. C’est alors que je parviens à l’un des tronçons les plus bruyants et pénibles de ma traversée du Massif central : la bretelle de l’autoroute A75 qui sépare Saint-Germain-du-Teil de Banassac. N’ayant pas croisé de grande route depuis Clermont-Ferrand, je suis écœurée par la circulation incessante des voitures à 130km/h. L’autoroute scinde le paysage tout en l’enlaidissant. Je progresse le long des entrées et sorties autoroutières enfumées par les pots d’échappement.
Quittant cette antichambre de l’enfer, je finis par entrer dans La Canourgue, village médiéval mais également « village étape » de l’autoroute A75. Je retrouve enfin du plaisir à marcher dans La Canourgue, qu’on surnomme la Venise lozérienne. Cependant, je m’empresse de quitter la civilisation et de fuir dans les hauteurs où je me sens vraiment chez moi, non sans avoir acheté au préalable un petit carnet de voyage, ayant achevé de noircir le précédent.

De crainte de ne pas trouver d’emplacement adéquat pour le bivouac, j’élis domicile à l’orée du premier bois que je croise : en pente et sans panorama. Tant pis, j’agence le sol avec des pierres afin de placer mon matelas gonflable à peu près à l’horizontale. L’endroit est infesté de moustiques mais qu’importe, après avoir quitté l’autoroute, je me sens sereine et apaisée. J’accroche mon tarp à des troncs d’arbre afin de me confectionner un préau, toit simple complètement ouvert. Cela devrait suffire car d’après la météo, il ne devrait pas pleuvoir cette nuit…

Jour 14 – La Canourgue / Sainte-Énimie (Lozère)
Nuit agitée. Autour de minuit, je n’arrive toujours pas à dormir profondément en raison de la pente et des pierres que je sens sous mon dos. Je dégonfle entièrement mon matelas : c’est encore pire. Je regonfle mon matelas et, après avoir changé quatre ou cinq fois l’agencement des pierres sous ma bâche de sol, je m’endors enfin. C’est alors que la pluie s’invite, d’abord doucement, puis avec insistance. Mon tarp troué n’étant pas en configuration « pluie », je ne me sens pas tranquille mais sur la durée, l’ensemble tiendra le coup bien qu’à plusieurs reprises j’aie dû vider le dessus du tarp qui se transformait régulièrement en réceptacle de pluie.
Vers 8h, je me réveille, un peu à l’arrache. Quelques coureurs passent déjà sur le sentier en bordure de forêt. Je remballe tout, grimpe la colline et m’aperçois qu’un peu plus haut, les emplacements de bivouacs auraient été bien meilleurs. Moralité : ne jamais céder à la précipitation ou à la peur de ne pas trouver, car dans la vie on trouve toujours. Sur la voie du lâcher-prise, j’ai encore du chemin à faire.

Sur les hauteurs dominant La Canourgue, j’aperçois l’alignement des Causses. Je petit-déjeune dans une prairie féérique aux fleurs violettes et aux arbres paisibles. Au loin, un buron se dresse là, isolé du monde. Un paysage hollandais grandeur nature. C’est pour des moments de poésie comme celui-ci que je me mets en tête de traverser des contrées entières.

Sous un ciel radieux, je progresse sur le sentier GRP Tour du Causse de Sauveterre. Je ne croise personne, je flâne et je profite des paysages qui, sans être spectaculaires, sont agréables pour le marcheur. Je vais à la découverte du petit patrimoine : puits du Gazy, dolmens et menhirs ponctuent mon chemin, tantôt en plaine, tantôt en forêt. En pleine réflexion sur la cyclicité des rythmes de la nature, je me mets à chanter à tue-tête « Marquise » de Georges Brassens, d’après les vers de Corneille : « Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits ». Et je me dis que les arbres, les ruisseaux, les rochers sont soumis à cette même loi immuable qui dicte le cours de la vie humaine.



Sur cette promenade autour du Causse de Sauveterre, l’unique difficulté réside dans le ravitaillement en eau. Heureusement, le sentier (ainsi que plusieurs autres) traverse le beau village de Champerboux, dans lequel tout a été prévu pour le randonneur. En sortant du village, la vue devient panoramique : les collines du Causse s’offrent au regard.


En fin de journée, je suis supposée atteindre les gorges du Tarn mais je ne les vois pas encore. Enfin, sur les hauteurs de Sainte-Énimie, je pousse un cri de surprise : rien ne laissait deviner tant de beauté. Le soleil berce de ses lumières roses les gorges du Tarn en contrebas.


Je décide de ne pas descendre vers le village de Sainte-Énimie et de bivouaquer sur les hauteurs des gorges, à la lisière de la forêt domaniale du Tarn, d’où je peux jouir en toute quiétude d’une vue époustouflante. La fin d’une journée parfaite.

Jour 15 – Sainte-Énimie / Les Vignes (Lozère)
Une journée plus contrastée que la précédente, mais ô combien riche en beautés et en émotions ! Après avoir profité du spectacle des étoiles durant la nuit, je me réveille sous un ciel couvert. Vers 9h, alors que je me suis déjà mise en route, il se met à pleuvoir, de plus en plus fort. À un rythme d’escargot, j’atteins le cirque de Pougnadoires.


Depuis le cirque de Pougnadoires (dont le sommet est accessible par la route), le panorama sur les gorges du Tarn est phénoménal. Même le mauvais temps devient désirable, nimbant de brume les gorges qui, ainsi, ressemblent à s’y méprendre aux estampes chinoises de mon enfance.

J’entame la descente raide du sentier de Cabrunas. Il s’agit sans doute de l’un des plus beaux et dangereux sentiers de tout le Massif central, avec ses à-pics et ses pierriers vertigineux. La brume et la lumière changeante achèvent de rendre cette descente inoubliable. Quel bonheur ! Indépendamment de mon émerveillement, je veille à ne pas glisser le long des pierriers.


Une fois en bas, la route (un peu trop fréquentée à mon goût) me mène au fabuleux village de Saint-Chély-du-Tarn, quasi irréel.

Il est l’heure du déjeuner et le temps est instable. Je m’installe donc en terrasse couverte à l’Auberge de la Cascade, que je recommande au passage à tous ceux qui passeront par ce village enchanteur : une cuisine maison fabuleuse, un service non moins fabuleux et une vue imprenable. En outre, n’ayant pas mangé de repas chaud depuis quinze jours, ce repas est une véritable fête pour mes papilles. La tarte aux framboises a été l’une des meilleures de mon existence.
Vers 14h, je rejoins le sentier PR « Sentier des gorges du Tarn » dont les deux tronçons que je m’apprête à parcourir vont me donner des impressions très différentes.


De Saint-Chély à La Malène : j’avance de manière un peu chaotique, dans un état second d’euphorie, ce qui me vaut d’abord un hors sentier assez intense d’une vingtaine de minutes dans les ronces, puis une chute à la hauteur du magnifique village de Hauterives, dans une descente sur des rochers suintants de pluie. Ayant fait un peu trop confiance à l’appui de mes bâtons de randonnée, j’ai négligé l’essentiel : mon corps. Les bâtons sont une aide à la marche, pas un substitut. Heureusement, j’ai chuté « proprement » en me laissant tomber sans résistance. Je m’en sors avec deux hématomes mineurs, à la main et à la cuisse. En revanche, la pointe de mon bâton gauche est définitivement brisée.
S’ensuit en moi-même un débat houleux sur l’utilité des bâtons. Je me dis que n’ayant plus qu’un seul bâton en état de fonctionner, il s’agit de l’occasion rêvée de tester la marche à un seul bâton. La fameuse technique du « bâton du pèlerin » ou « bâton du berger ». Ce que j’expérimente avec bonheur, séance tenante. Je suis vite convaincue : mon rythme de marche est inchangé et ma main libre demeure disponible en cas de branche à écarter, rocher ou tronc à saisir en cas de descente raide, etc. Bref, j’assiste au grand retour du corps. Derrière chaque obstacle se cache une opportunité.


De La Malène aux Vignes : le charmant pont de pierre laisse deviner, de l’autre côté du Tarn, le joli village de La Malène. Mais je préfère m’éloigner de la civilisation en quête d’un emplacement de bivouac.

Sur mon chemin, je croise de beaux renfoncements, grottes et rochers qui feraient de magnifiques abris naturels pour la nuit, mais cela arrive trop tôt sur mon parcours : je cherche à me rapprocher le plus possible des Vignes car le lendemain matin, j’ai prévu d’y retrouver Léa et Lætitia pour une descente des gorges du Tarn en kayak.

Enfin, je jette mon dévolu sur un promontoire rocheux bien dégagé. Je tente d’installer le tarp, mais au vu du terrain, impossible de planter la moindre sardine. Je finis par m’endormir tranquillement à la belle. Cette nuit, les étoiles sont très belles.

Jour 16 – Les Vignes / La Viale (Lozère)
Après m’être levée aux aurores, ce qui est désormais une habitude, je rejoins Les Vignes en profitant du splendide panorama depuis les hauteurs. En attendant Léa et Lætitia, je me ravitaille et je petit-déjeune au bord du Tarn.


Et c’est parti pour 10 km de descente du Tarn en kayak, entre Les Vignes et le Rozier.


Voir les gorges du Tarn depuis le lit de la rivière n’a rien à voir avec les hauteurs de la veille. J’ai la sensation de découvrir une contrée nouvelle. Le soleil est radieux dans ce splendide décor. À cet endroit, le Tarn offre une succession de rapides et de passages tranquilles.

Depuis la petite plage de sable et de galets où nous choisissons de nous installer pour déjeuner, nous admirons un village troglodyte situé au sommet de la falaise.
Vers 14h, nous arrivons au Rozier. Franchement, la descente a été géniale !


Après avoir restitué les kayaks et changé de vêtements, nous démarrons la journée de marche proprement dite. Nous quittons les gorges du Tarn pour celles de la Jonte.


Le sentier que nous empruntons est très fréquenté en ce beau dimanche après-midi du mois d’août, et je comprends aisément pourquoi : le sentier des gorges de la Jonte est celui des « Vases de Chine et de Sèvres », du « Balcon du vertige » et du « Nid des vautours moines ». Que de splendeurs !



Le lieu est véritablement exceptionnel. Le décor me paraît aussi spectaculaire que les éperons rocheux des Météores (Grèce continentale), mais dans une roche sédimentaire calcaire-dolomite, beaucoup plus belle et noble, toute en marbrures grises et roses. Sans conteste, l’une des merveilles de notre patrimoine naturel français.


Après avoir observé (sans faire de bruit) le bébé vautour dans son nid, nous traversons une forêt de pins puis atteignons les Arcs de Saint-Pierre, grottes naturelles occupées depuis l’époque gallo-romaine. Ces arches de pierre m’impressionnent et achèvent de me convaincre que j’ai un faible pour les paysages minéraux, un penchant qui s’affirme de plus en plus nettement au fil de ma traversée.

Léa et Lætitia vont rejoindre l’auberge de la Viale où elles ont réservé un dortoir. En l’absence d’emplacement de bivouac adéquat, je décide à l’improviste de me joindre à elles pour la nuit.

Jour 17 – La Viale / Mont Domergue (Lozère)
Ce matin, je laisse Léa et Lætitia poursuivre leur route sur le Causse Méjean, en vue de bifurquer vers des sentiers peu ou pas balisées qui me font vraiment envie : gorges, ravins, éperons rocheux, montagnes. Je retrouverai mes amies au cirque de Navacelles, d’ici quatre à cinq jours.
En attendant nos retrouvailles, je compte bien profiter de ma solitude retrouvée pour improviser, toujours plus, et faire de merveilleux bivouacs sur les sommets. En début de parcours, je m’arrête longuement dans une jolie forêt afin de contempler les rayons du soleil inondant le feuillage des arbres. Je ressens un grand désir de silence, de solitude, de beauté et de paix.

En quittant la forêt, je perds en altitude afin d’aller admirer le village fantôme de Saint-Gervais, perché sur le roc éponyme. Il semble qu’à la fin du Moyen-Âge, les habitants de ce roc aient déserté les hauteurs pour s’installer en contrebas, près de la rivière, dans le hameau dit des Douzes. La vue depuis le roc Saint-Gervais est superbe. Je descends encore, croise le hameau des Douzes et arrive enfin au bord de la Jonte, après l’avoir tant contemplée depuis la veille.


Aujourd’hui, le soleil est brûlant et la chaleur torride. Au lieu de remonter sur le Causse Méjean totalement désertique et dépourvu de point d’eau, je choisis de passer du temps sur l’autre rive de la Jonte, côté Causse Noir, orienté nord (donc à l’ombre en ce début d’après-midi). Je franchis la Jonte, non sans avoir piqué une tête au préalable, puis je remplis mes bouteilles dans la rivière. J’entame ensuite une longue et lente ascension (400 m de dénivelé positif) à travers la forêt qui borde la rive gauche de la Jonte.


Ayant achevé ma lecture du « Petit traité sur l’immensité du monde » de Sylvain Tesson, je me plonge avec délice dans le livre de voyage emblématique de Stevenson, « Voyage avec un âne dans les Cévennes ». Je note non sans plaisir que Stevenson est bien ce cher Anglais excentrique, pragmatique, plein d’ironie et qui est le contraire d’un grand ami des animaux (l’âne n’étant à ses yeux qu’un sommier pour son « lit » portatif). Par ailleurs, Stevenson décrit à plusieurs reprises le chemin qu’il emprunte comme laid, désolé et semé d’embûches. On est assez loin de l’image bucolique et familiale qui colle à la peau du sentier de grande randonnée baptisé en son honneur. À ma connaissance, Stevenson est également le premier à faire dans son livre l’éloge et l’expérience du sac de couchage, des nuits à la belle étoile et du tarp. Par conséquent, en procédant comme je le fais, et tout à fait involontairement, je marche davantage dans les pas de Stevenson que ne le font les randonneurs qui cherchent à l’imiter en dormant dans des gîtes confortables du GR70. C’est amusant.

Sur les hauteurs du Causse Noir, je chemine en courbe de niveau en m’abritant du soleil dès que possible, dans la fraîcheur des forêts. Quand je pense à la première partie de ma traversée, où je faisais exactement le contraire… Je pense à Jünger et à son « recours aux forêts », qui ici n’est pas symbolique mais tangible.
Le ciel bleu et ses petits cumulus de beau temps m’inspirent également la réflexion suivante. Lorsque le soleil nous éclaire, nous ne voyons que l’intérieur du monde, à savoir la terre, l’atmosphère et les nuages (qui ne sont qu’une émanation du cycle terrestre de l’eau). Ce n’est que lorsque le soleil se retire et que la nuit devient noire, que nous pouvons enfin apercevoir autre chose que ce qui est au-dedans de notre monde : la Lune et les étoiles, qui sont là en permanence mais que nous ne pouvons pas voir. En définitive, la lumière du soleil nous cache le monde extérieur. Étonnant paradoxe.

En fin d’après-midi, je me trouve suffisamment haut pour dominer le Causse Noir. C’est là que tout devient époustouflant : à ma droite, la vue sur le massif des Cévennes ; à ma gauche, le Causse Méjean. Pour paraphraser Sylvain Tesson, vivent les « chemins noirs » du Causse Noir !


Cette journée est d’autant plus magique qu’elle est totalement improvisée. Lorsqu’on ne sait pas à quoi s’attendre, on ne peut qu’avoir de belles surprises. Si à chaque croisée des chemins, je me demande où j’ai instinctivement le plus envie d’aller, j’irai toujours dans la bonne direction.


Après un pique-nique tardif au belvédère de la Grotte de Dragilan, je me dirige vers le Mont Domergue qui, du haut de ses 1006 mètres, domine les Causses : j’ai l’intention de bivouaquer à son sommet. Comme indiqué sur la carte, l’emplacement est bien dégagé et fait face au massif de l’Aigoual.


Je dors à la belle en contemplant les étoiles. En ce début de mois d’août, c’est la saison des étoiles filantes. Le ciel est d’une pureté cristalline : la qualité d’observation est exceptionnelle. Il y a tellement d’étoiles que les grandes constellations, habituellement identifiables, me semblent noyées dans cette immensité lumineuse. Le Mont Domergue restera dans ma mémoire comme l’un de mes plus beaux bivouacs du Massif central.


Jour 18 – Mont Domergue / Mont Aigoual (Lozère)
Réveil à l’aube dans un écrin de monts. Le soleil finit par se dévoiler derrière une colline, comme au premier matin du monde. Je ne me lasse pas de cette naissance, sans cesse rejouée.

Comme à mon habitude, j’ai campé à une petite heure de marche du village le plus proche, ce qui me semble optimal du point de vue du ratio ravitaillement/tranquillité. À 9h30, j’arrive donc à Meyrueis.

Vu d’en haut, le village n’est pas aussi spectaculaire que ceux des gorges du Tarn, mais en déambulant dans ses ruelles colorées et pleines de soleil, je réalise que Meyrueis est un agréable village qui évoque davantage le Gard que la Lozère. Meyrueis possède de surcroît un joli patrimoine religieux, à savoir une belle église et un somptueux temple protestant de plan orthogonal. Après le ravitaillement en eau et en nourriture, je me balade dans les ruelles et flâne sur la place principale. J’observe les gens, vêtus de shorts et de jupes : ça y est, l’été s’est enfin installé dans les Cévennes.
À 11h, il fait déjà une chaleur étouffante. Pour l’ascension du mont Aigoual, j’ai choisi d’emprunter un sentier secondaire, comportant moins de forêt (un inconvénient au vu de la chaleur) mais plus de vues dégagées (un avantage pour la motivation). Je progresse lentement pour ne pas trop souffrir de la chaleur, je m’arrête souvent pour lézarder, lire, envoyer des nouvelles à mes proches, prendre soin de mes pieds (qui en ont bien besoin).
Étonnamment, le panorama à la frontière des Causses et de l’Aigoual m’évoque la courbe des puys auvergnats.


Je fatigue vite, en raison de la chaleur à laquelle je ne suis pas encore habituée. De plus, mon sac est plus lourd qu’à l’accoutumée car je ne pourrai pas me ravitailler en eau avant le sommet du mont Aigoual. À l’approche du sommet, je traverse une clairière présentant le double avantage d’une belle vue et d’une faible déclivité. Je décide donc de bivouaquer à cet endroit, après une étape d’à peine 20 km, quelque peu laborieuse.

Il n’est que 18h mais j’ai bien besoin de quelques heures de repos avant la nuit, à bouquiner tranquillement dans l’herbe. Sage décision : je sens que je recharge mes batteries et l’emplacement, désert, est très agréable. Vers 20h le vent faiblit, je m’abstiens donc de monter le tarp : une belle étoile ce sera. À la tombée du jour, une biche et deux faons s’enfuient au galop en m’apercevant. Au pied du très fréquenté mont Aigoual, le lieu est étonnamment calme.


Je ressens brutalement une étrange envie de compagnie. Je n’ai parlé à personne depuis deux jours. Est-ce l’écrasement que je ressens du fait de toute cette beauté qui me donne envie de partager ce fardeau, trop lourd pour moi seule ? Il y a comme un manque sur lequel je ne parviens pas à mettre un nom. Je verrai demain si cette envie de voir du monde persiste.
Jour 19 – Mont Aigoual / Lac des Pises (Gard)
J’ai passé une nuit excellente bien qu’interrompue par divers événements. Tout d’abord, l’orage au loin, provoquant d’intenses flashs de lumière et troublant mes observations astronomiques. Cela ne m’a pas inquiété outre mesure car j’entendais à peine le grondement de la foudre, signe d’une grande distance entre l’orage et moi. Ensuite, une légère pluie, que je n’ai pu éviter car je me trouvais à la frontière du ciel dégagé et des nuages. Enfin, un troupeau de vaches, qui vers 1h du matin s’est mis à s’agiter et à carillonner à environ cinq mètres de moi. Sans doute, l’orage leur aura-t-il fait peur. Heureusement, les vaches se trouvaient de l’autre côté d’une clôture, semble-t-il en bon état. Me sentant observée par ces vaches tout près de moi et ne parvenant pas à me rendormir, j’ai pris l’initiative de leur faire des signaux lumineux à l’aide de ma lampe frontale. Au bout d’un moment, les vaches se sont éloignées et j’ai pu me rendormir paisiblement.

Mon lieu de bivouac se trouvant tout près du sommet du mont Aigoual, je ne marche qu’une petite heure avant de l’atteindre. Depuis là-haut (1550 m), la vue est imprenable : une mer de causses, vallons et forêts, dans des teintes bleutées qui caractérisent ces reliefs éclairés par la lumière crue d’un soleil vigoureux. Décidément, les peintres médiévaux (appelés à tort « primitifs ») avaient raison d’utiliser le bleu dans leurs paysages pour figurer ce qui est lointain.


Vers 10h, je quitte les lieux alors que les foules de touristes accourent. Puis je passe une bonne partie de la journée à marcher en forêt : en effet, le mont Aigoual est le seul du massif à être dépourvu de végétation, tout le reste étant couvert de forêts. Pour franchir le massif de l’Aigoual, il faut donc traverser de vastes zones forestières, tantôt belles et bien entretenues, tantôt chaotiques et retournées par des sangliers véhéments. L’objectif que je me suis fixé pour cette journée est d’atteindre un petit lac calme et préservé, le lac des Pises, dans l’espoir d’y piquer une tête en fin d’après-midi afin de me délasser de toute cette chaleur.
Au 19ème jour de cette traversée du Massif central, j’ai la sensation très nette de m’être « ensauvagée ». Notamment au sommet du mont Aigoual, où j’ai croisé quelques groupes de jeunes bivouaqueurs : n’ayant pas envie d’engager la conversation, je me suis éloignée sans un mot, farouche. Eux non plus n’ont pas manifesté le désir de m’adresser la parole. Peut-être que je dégage une énergie de plus en plus solitaire et sauvage, me dis-je. Hé bien non, à mon arrivée officielle dans le Gard, je retrouve une « vie sociale » en ayant des discussions à trois reprises.
Premièrement, une famille à vélo qui m’aborde en toute simplicité et me donne des conseils avisés sur les choses à voir dans la région.
Deuxièmement, deux dames en forêt, respectivement professeurs d’histoire-géographie et de biologie-géologie, qui m’expliquent avec passion l’histoire et la géologie des lieux.

Troisièmement, au bord du lac des Pises, un homme m’aborde, muni d’un grand filet. Il me demande s’il peut m’emprunter mon téléphone afin de prévenir sa femme qu’il ne rentrera pas cette nuit. Son air bonhomme me convainc de sa bonne foi. Intriguée, je lui prête mon téléphone. Après avoir raccroché, l’homme éclaircit le mystère qui plane autour de sa personne : il est chasseur de papillons et s’apprête à passer la nuit au bord du lac, à côté d’un piège à lumière bleue, en vue de répertorier les espèces de papillon nocturne encore inconnues.

M’ayant indiqué un bosquet de hêtres dominant le lac, à l’abri des regards, le petit homme empreint de poésie finit par s’éloigner, en agitant son filet à papillon dans l’air qui ne semble vide qu’aux gens sans imagination. Quant à moi, je m’installe dans ledit bosquet pour la nuit.


Jour 20 – Lac des Pises / Cirque de Navacelles (Gard)
Lever aux aurores face au lac et au mont Aigoual. Un soleil resplendissant et un calme olympien.


Je quitte le lac par la « pénéplaine » du Lingas. Et dire que ces collines érodées ont plusieurs millions d’années !
Après un petit passage forestier, je découvre, émerveillée, le col des Portes et sa vue panoramique sur les Cévennes. Un océan de crêtes bleutées qui donnerait presque le tournis. Un soleil écrasant et un silence étourdissant.


Je poursuis par la crête, en direction du panorama des Molières. Rebelote.

Je suis complètement seule au monde sur ce petit sentier de pays où, d’après les guides et les cartes, il n’y aurait « rien à voir ». Mais précisément, c’est là où il n’y a rien à voir qu’il y a en réalité « tout à voir ».
En forêt, je croise divers ruisseaux et cascades, tous plus beaux et attirants les uns que les autres. À chaque occasion, je me laisse tenter par une baignade, d’abord dévêtue puis entièrement habillée : à quoi bon enlever des vêtements qui sècheront en moins de cinq minutes ? J’ai l’impression d’être comme ces chiens qui se roulent dans la moindre flaque qu’ils croisent. Quel plaisir !


Le sentier alterne entre forêts cévenoles (donc magnifiques – feuillus luxuriants, ponts, ruisseaux, cascades) et panoramas éblouissants de pureté (pas de pollution visuelle, pas de constructions neuves, peu de villages), me plongeant dans des spirales d’imagination et de poésie. Les Cévennes comme j’en rêvais.
Je traverse le magnifique village d’Aumessas (où encore une fois, il n’y aurait « rien à voir ») et je me perds avec délice dans son dédale de ruelles empierrées, ses oliviers, ses lauriers-rose. Par cette contrée aride, des fontaines de pierre me permettent d’étancher ma soif. Partout, j’observe de discrètes attentions pour le pèlerin ou l’étranger : de l’eau, des bancs installés à l’ombre des châtaigniers.

Dans le Gard cévenol, le soleil est tellement cru qu’il en altère les couleurs. Les forêts sont bleues et le ciel presque blanc. Il y a ici une atmosphère qui n’existe nulle part ailleurs, pas même en Provence. La mer est encore loin, ce sont les ruisseaux qui font la loi. Le bruissement de l’eau et le chant des cigales sont omniprésents. Tout semble vivre au ralenti.
Et que dire des gens du pays ? Depuis que je me trouve dans le Gard cévenol, les gens m’accueillent, m’aident, me sourient et sont pleins de prévenance envers moi. Des gens aimables mais sans exagération aucune, des gens simples et souriants. Sans doute sont-ils heureux d’habiter un si beau pays, et comme je les comprends.

Depuis le Causse Noir, j’ai commencé à lâcher prise véritablement et j’ai découvert une nouvelle façon de randonner. À l’image de l’alpinisme libre de Messner, je pourrais appeler cela la « randonnée libre » : une itinérance libérée des contraintes d’ordre social ou humain. Les seules contraintes qui demeurent et que j’accepte avec joie, sont :
- Le lever et le coucher du soleil
- La présence ou l’absence d’eau
- L’existence ou non d’un chemin
J’ai oublié ce qu’était un horaire de départ, d’arrivée, de coucher, de repas. Je me lève et je me couche avec le soleil. Je dors là où c’est beau. Je mange lorsque c’est possible. J’ai oublié ce qu’était un sentier balisé : GR, GRP et toutes les autoroutes de randonneurs. Je regarde la carte, je détermine l’endroit que je désire vraiment voir, puis je trouve un moyen de m’y rendre. Car ce moyen existe presque toujours.
Je marche, je ne marche pas. Je m’arrête, je flâne, je lis, je me baigne. Souvent, je ne fais rien d’autre que de goûter le bonheur d’être là. Je me laisse vivre. Et je pense.
Les plus beaux chemins sont ceux qui n’existent pas, les « chemins noirs » chers à Sylvain Tesson. Les plus beaux endroits sont ceux où, sur le papier, il n’y a rien à voir.

Après une longue pause déjeuner au lieu-dit les Trois Ponts, où j’ai pris le temps de coucher sur le papier les paragraphes que vous venez de lire, je me remets en route sur un « chemin noir », non balisé. Mais avec les « chemins noirs » on ne gagne pas à tous les coups : celui-ci se perd rapidement dans des ronces infranchissables. Après un quart d’heure de progression forcée, je décide d’abandonner et je rebrousse chemin. Je demande mon chemin à une marchande de légumes qui épluche des patates au bord de la route. Elle m’indique un petit sentier sur la colline mais je doute de son conseil : le GPS m’indique que ledit sentier débouche sur les ronces auxquelles je me suis confrontée précédemment. Je retourne voir la marchande, j’insiste ; elle persiste et signe. Je repars avec l’intime conviction que la marchande se trompe. Finalement, le sentier qu’elle m’a conseillé est non seulement le bon mais aussi dépourvu de ronces. Moralité : entre le GPS et l’autochtone, toujours écouter l’autochtone car lui n’a pas de marge d’erreur de vingt mètres.
Le sentier indiqué longe une ancienne voie ferrée désormais végétalisée, et débouche sur les toits du village d’Arre. Je suis immédiatement séduite par l’étagement des toits, l’architecture originale et le plus beau ravitaillement en eau de toute ma traversée du Massif central.


Vers 17h30, j’entame un dénivelé positif de 400 m qui me mène au sommet du Mercou. L’ascension est rendue légère par la vue panoramique qui s’élargit à chaque pas, et par les délicieuses mûres cueillis sur le chemin.


Après cette ascension de toute beauté, je traverse le causse de Blandas (somme toute assez quelconque) et termine cette magnifique journée sur les hauteurs des gorges de la Vis, face au cirque de Navacelles, où je m’offre le luxe d’une nuit à la belle étoile sur le belvédère.

Jour 21 – Cirque de Navacelles (Gard)
À l’aube, absolument seule, je surplombe l’immensité des gorges de la Vis.


Puis j’amorce la descente depuis le Travers de Navacelles. Une descente bien raide, de si bon matin !


En arrivant au tout petit village de Navacelles, j’aperçois Léa qui me fait signe depuis la fenêtre du Mas Guilhou. Le gîte d’étape est magnifique, si authentique, dans un village qui semble immuable malgré le nombre impressionnant de visiteurs qui l’arpentent chaque été.


Léa, Lætitia et moi profitons d’une visite guidée du village et du cirque, rien que pour nous trois. Nous apprenons beaucoup de choses, notamment en matière de géologie, et découvrons avec émerveillement des ammonites fossilisées dans les roches calcaires des murets du village. Arrivées au sommet du village, face à la statue de la Vierge qui surplombe le cirque, je vois une dame chuter. Elle saigne abondamment de la main et semble terrorisée, ce que révèlent ses tremblements. Je m’approche d’elle et lui fais les premiers soins : nettoyage de la plaie avec un antiseptique et point de compression avec du coton et un pansement. Elle se laisse faire comme une enfant. Puis elle repart clopin-clopant en direction de la pharmacie du village, non sans m’avoir remerciée.

Après la visite guidée, nous prenons une navette gratuite qui nous dépose non loin des Moulins de la Foux. Les cascades spectaculaires que la Vis forme en se lieu, et le moulin lui-même, valent vraiment le détour.

Puis nous retournons vers le village en parcourant tranquillement les six kilomètres de sentier. De nombreuses plages de galets nous invitent à la baignade mais hélas, la Vis est très peu profonde à de nombreux endroits. Nous attendons donc d’avoir rejoint le village pour piquer une tête. Quel plaisir par ces fortes chaleurs !
Tandis que nous séchons à l’ombre sur les galets, nous apercevons sur le pont une randonneuse portant un sac énorme, marchant d’un pas décidé vers la rivière. À peine a-t-elle atteint la rivière qu’elle plonge sans demander son reste. Intriguées, nous la regardons faire. Puis elle se rhabille, remet l’énorme sac sur son dos et s’éloigne dans la forêt, en quête d’un emplacement de bivouac.

Pour ma part, j’ai décidé de rester avec Léa et Lætitia dormir au Mas Guilhou, dans la perspective d’une soirée conviviale et animée. En effet, les gérants sont très détendus et laissent la bâtisse aux randonneurs, comme dans un refuge de montagne. Ce soir, nous avons de la compagnie en la personne d’Olivier, randonneur itinérant d’une soixantaine d’années mais auquel on donnerait quinze ans de moins. Olivier est expert en randonnée itinérante et a parcouru tous les sentiers célèbres : GTA dans les Alpes, GR20 en Corse et GR R2 à la Réunion. L’ambiance est très chaleureuse, nous buvons des coups et refaisons le monde en nous interrogeant sur le sens de la vie, attablés sous le ciel étoilé. Cet instant suspendu, hors du temps, est vraiment fantastique. Quel bonheur de partager des moments aussi fluides et riches de sens, dans un lieu aussi magique, avec des gens à la fois inconnus et si proches. Quatre personnes sur la même longueur d’onde. Ce soir, les astres sont alignés. Je garderai longtemps le souvenir de cette soirée en mon cœur.

Jour 22 – Cirque de Navacelles / Peyre Martine (Hérault)
Après avoir souhaité bonne route à Olivier, nous quittons de bon matin le Mas Guilhou afin de ne pas souffrir de la chaleur dans la montée vers Saint-Maurice de Navacelles. La première partie de l’étape consiste à longer les gorges de la Vis depuis les hauteurs. Un sentier de toute beauté dans un paysage imposant qui m’évoque fortement les calanques de Marseille… la mer en moins. Toutefois, je perçois nettement l’unité de la roche et de la végétation qui caractérisent le pourtour méditerranéen.


Je regarde de tous mes yeux et je me régale. Bientôt viennent les buissons de mûres, et j’entreprends une cueillette systématique à des fins de stockage car aujourd’hui, nous ne savons ni quand ni comment nous pourrons nous ravitailler.
Dans la forêt, devant la maison rose (excellent point de repère car il n’y a qu’une seule maison dans toute la zone), un petit chemin mène à un superbe lieu de baignade, dont Léa et moi profitons pleinement, sans Lætitia qui a tracé tout droit dans la montée vers Saint-Maurice de Navacelles, croyant que nous étions devant elle.


Nous nous retrouvons finalement sur la charmante place du village de Saint-Maurice de Navacelles et tentons notre chance au snack indiqué sur la carte, censé être le seul ravitaillement à trente kilomètres à la ronde. En réalité, il s’agit d’un restaurant de grillades en plein air, dans un cadre champêtre et bon enfant : exactement ce qu’il nous fallait. Nous festoyons et lézardons en terrasse jusqu’à 15h passées.


Enfin, il faut nous remettre en route, malgré la chaleur insoutenable qui nous met en nage en quelques minutes. Heureusement, le panorama continue de nous éblouir.
Une bonne heure plus tard, nous atteignons le gîte d’étape du Ranquas. Après un agréable verre très rafraîchissant et une pause sur les transats, il est temps pour moi de quitter Léa et Lætitia et d’avancer vers mon lieu de bivouac.


Vers 18h, je repars donc en quête d’un sommet que j’ai préalablement repéré sur la carte, le Peyre Martine qui surplombe le cirque de Séranne. Le sentier forestier, envahi de pyrales du buis (des chenilles qui tissent leurs fils entre les arbres, ce qui fait qu’en marchant sur le sentier, on se retrouve couvert de fils et parfois de chenilles… pas très ragoûtant), n’a que peu d’intérêt.
Soudain, au détour d’un buisson dans une montée, je trouve, littéralement à mes pieds, la randonneuse au sac énorme aperçue la veille, emmitouflée dans son duvet et l’air très las. Je lui demande si tout va bien. Charlotte (c’est le nom de la randonneuse) est totalement épuisée après sa journée de marche. Elle s’est effondrée dans cette forêt infestée de pyrales et faute de pouvoir continuer, elle a décidé de dormir là. De fil en aiguille, je propose à Charlotte de se joindre à moi pour un bivouac au sommet. La perspective d’un beau bivouac semble lui redonner des forces. Elle accepte rapidement mon offre, remballe ses affaires en un rien de temps et hop, nous voilà reparties.

Au bout d’une heure d’ascension, nous atteignons le Peyre Martine. La vue à 360° sur le cirque de Séranne est la récompense de tous nos efforts. Pour Charlotte, il s’agit d’une grande première : un bivouac en hauteur et, qui plus est, à la belle étoile. Nous savourons le coucher du soleil en dégustant les mûres que j’ai cueillies le matin même. À la nuit tombée, nous contemplons les étoiles pour le baptême d’astronomie de Charlotte. À la faveur des lumières de la côte, nous parvenons également à distinguer l’étang de Thau et Sète. Je ressens une vive émotion en apercevant la Méditerranée, si proche. Mon périple touche à sa fin.


Jour 23 – Peyre Martine / Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault)
Courte nuit interrompue par des moustiques déchaînés. Ce qui ne nous empêche pas de contempler le lever de soleil comme si c’était la première fois. Nous nous préparons dans la bonne humeur. À 8h, nous quittons notre belvédère et amorçons l’ultime descente vers Saint-Guilhem-le-Désert.


Notre progression est laborieuse : soleil brûlant, pas de nourriture et presque plus d’eau. En effet, cette dernière étape se caractérise par l’absence totale d’eau sur le parcours. Charlotte n’ayant plus de réserves, nous partageons l’eau qu’il me reste. Le liquide est tellement précieux qu’en croisant une petite mare (« lavogne ») sur laquelle des grenouilles s’ébattent, nous hésitons à recharger nos bouteilles en filtrant l’eau sale. Finalement, nous nous ravisons : la petite mare abrite aussi des couleuvres. Par ailleurs, nous recherchons vainement les ruisseaux indiqués sur la carte, probablement souterrains ou captés pour la consommation des hameaux alentours.
Vers midi, nous atteignons le seul hameau de l’étape. Bien évidemment, il n’y a pas d’eau et les rares maisons sont vides. Sur l’aire de pique-nique est stationné un unique camping-car. J’aborde la propriétaire du véhicule pour lui demander de nous dépanner. Aimablement, elle accepte de nous donner de l’eau en précisant que depuis la veille, elle a vidé son jerricane en aidant une dizaine de randonneurs. L’absence d’eau sur 30 km a de quoi surprendre, au vu de l’aridité du climat et de la fréquentation du chemin de Saint-Guilhem-le-Désert.
Réhydratées, nous repartons lentement. Si lentement que Léa et Lætitia, qui avaient quelques kilomètres de retard sur nous, finissent par nous rattraper. Ravies à l’idée de terminer la route ensemble, nous nous remettons en marche. Toutefois, Léa et Lætitia nous devancent rapidement car Charlotte est contrainte de s’arrêter : son pied droit ne veut plus lui obéir. Je lui conseille d’ôter sa chaussure : son gros orteil est bizarrement recroquevillé. Je lui concocte un petit soin à base d’huile essentielle de menthe poivrée. Au bout d’une demi-heure, Charlotte se sent mieux et nous pouvons repartir.


En dépit de l’insupportable chaleur, qui rend chaque pas lourd et pénible, le paysage est absolument phénoménal. Il est vrai que moi aussi, je commence à ressentir de légers symptômes d’insolation. Dans les derniers kilomètres, nous allons véritablement au bout de nos forces.
Enfin, nous distinguons les ruines d’une abbaye sur un éperon rocheux, annonçant la ligne d’arrivée. Il nous faut attendre encore un ou deux kilomètres avant d’apercevoir, derrière cet éperon rocheux, le bien nommé Saint-Guilhem-le-Désert.

En franchissant avec Charlotte la porte médiévale menant au village, je me retrouve brutalement submergée d’émotions. Je réalise que cette porte est le point d’arrivée d’une marche solitaire de 23 jours. En quelques secondes, des centaines d’images se bousculent dans mon esprit. Je vois défiler les volcans, les plateaux, les gorges, les montagnes, les nuits étoilées. Je verse d’abord une larme, puis deux, enfin j’ouvre les vannes. La fin d’un chemin implique nécessairement un petit deuil.

C’est donc avec une joie teintée de nostalgie que nous traversons le village et parvenons à la fontaine de la place centrale de Saint-Guilhem-le-Désert. Comme à notre habitude, nous immergeons entièrement nos têtes sous les jets d’eau de la fontaine en poussant des cris de soulagement. Nous nous retrouvons involontairement sur la photo d’un petit groupe de personnes qui étaient en train de photographier la fontaine. Ces personnes, deux couples de motards en blousons Harley-Davidson, nous abordent. Intéressés par notre périple, ils nous posent des questions, nous félicitent et finissent par nous payer un coup à boire et à manger. Ils nous disent des phrases pleines de lumière, comme : « vous rayonnez, c’est beau à voir et très émouvant, des jeunes femmes qui ont le sens de l’effort, qui délaissent le confort pour aller vers elles-mêmes. » Quel comité d’accueil chaleureux et pittoresque !


Puis ils s’en vont et nous retrouvons Léa et Lætitia pour célébrer la fin de nos chemins respectifs au Pont du Diable.

Au programme de la soirée : baignade, apéro et rires au soleil couchant, bivouac sur les galets. Je ne pouvais pas rêver mieux pour conclure cette longue itinérance : d’abord en moi-même, puis vers les autres. De ce chemin, magnifique de bout en bout, me resteront durablement les paysages et les rencontres, la solitude et les échanges, les étoiles au ciel et la joie au cœur.


Ainsi s’achève ce périple, laissant place à de nouveaux désirs d’itinérance.


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